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Les coulisses de la création, un livre à deux voix de Cédric Villani et Karol Beffa

On ne présente plus Cédric Villani, sa carrière de mathématicien multi-facettes, ses nombreux engagements, aussi bien dans la promotion de ses domaines scientifiques que dans le monde des associations culturelles et sociales ou de la politique. Curieux de tout, généreux dans sa volonté de partager simplement des concepts complexes, sa présence dans les médias, que ce soit par ses mots et par son « look Spiderman du XIXème», reconnaissable entre tous, n’a qu’un seul but, promouvoir ses projets scientifiques et humanistes.

Karol Beffa est un peu moins connu du grand public. Compositeur contemporain, d’une facture  » classique « , à contre courant de la musique contemporaine d’état, un sujet sur lequel nous reviendrons. Il a été consacré meilleur compositeur aux Victoires de la Musique et a été également titulaire d’une chaire au Collège de France. Vous trouverez des liens vers sa musique en bas de cette note de lecture.

Ces deux copains de l’ENS (Normal Sup, 1ère école en terme de Prix Nobel passés par ses bancs) ont décidé de confronter et de partager dans un petit livre, « Les coulisses de la création , d’où viennent les idées» (qui vient d’être réédité en format poche aux Editions Champs Sciences), leurs expériences et leurs idées autour de la créativité, et nous faire découvrir leurs processus créatif, comment naissent et progressent leurs idées que ce soit pour le musicien devant son instrument ou sa feuille couverte de portées vides, ou pour le mathématicien face à un problème qui résiste depuis des dizaines d’années à de nombreux chercheurs.

De ce rapprochement est donc né un petit livre de dialogues, facile à lire et plein d’idées, un je(u) d’échanges entre ces deux créateurs. Spécialistes dans leurs domaines, mais ouverts aux et curieux des autres domaines, ils sont donc capables de se donner la réplique et aller plus loin dans la conversation.

Après un début de souvenirs d’école dans les chapitres appelés Genèse (sans rapport bien entendu avec le créationnisme #pasdeçacheznous) et (marteau sans) Maîtres (#poke Karol Beffa), on entre dans les échanges plus « créatifs », autour des thèmes majeurs comme la souffrance, les contraintes, la naissance des idées, l’éducation ou le progrès, des approches plus proches des concepts que le simple lecteur se fait des rouages de la créativité et de l’innovation. On y parle aussi bien théorie mathématique ou musicale (faut-il renouveler le solfège ?) le que numérique (composition automatique d’oeuvres ou vérification automatique de preuves de théorèmes), hasard, travail seul ou en équipe.

Un livre sérieux, où l’humour a peu de place, sauf peut-être dans le chapitre Pastiches (qui aurait pu s’appeler potaches), un chapitre qui montre leur humour anti-système, présentant l’absurdité des pseudo-connaissances en inventant oeuvres, théories ou personnages factices dans leurs domaines respectifs. Le livre donne envie de relire Satie et sa description de sa journée type en tant que compositeur, lui aussi anti-système et ou inspiration est synonyme de créativité. Extrait :

L’artiste doit régler sa vie. Voici l’horaire précis de mes actes journaliers : Mon lever : à 7h18 ; inspiré : de 10h23 à 11h47. Je déjeune à 12h11 et quitte la table à 12h14. Salutaire promenade à cheval, dans le fond de mon parc : de 13h19 à 14h53. Autre inspiration : de 15h12 à 16h07. … 😉

Toujours sur le plan musique, Karol Beffa profite de l’occasion pour régler quelques comptes avec le monde de la musique contemporaine étatique et on lit avec délectation ses descriptions de ce monde fatueux et ankylosé dans leur certitudes sérielles. Il serait possible simplement de sourire et ignorer ses pédants si ce n’est le fait que ces mêmes personnes distribuent l’argent public à leurs disciples, sans se soucier de la réalité des oeuvres créées et de l’intérêt du public, au détriment d’autres compositeurs n’adhérant pas à leurs concepts musicaux surranés.

On y apprend aussi au détour des pages que György Ligeti, autre musicien contemporain que beaucoup connaissent parfois sans le savoir, (Lux Aeterna accompagne le voyage de Discovery One dans les immensités sidérales de 2001 L’Odyssée de l’Espace et des extraits du Requiem sont entendus à chaque apparition du monolithe) avait comme livre de chevet le fameux « Godel, Escher et Bach », livre de toute une génération cherchant du sens entre sciences, cultures, technologies, philosophie, arts, sans frontière ni tabou.

On y croise pour le meilleur et parfois pour le pire Debussy, Ravel, Arvo Part, Boulez, Xenakis, mais aussi Boris Vian, Georges Perec et l’Oulipo ou Daniel Pennac et bien sûr nombres de mathématiciens à commencer par John Nash (celui de film Un homme d’exception) ou Evariste Gallois.

Les maths à la portée de tous

Les maths à la portée de tous #ofcourse

Contrairement à l’idée reçue qui veut trouver un lien fort entre musique et mathématiques, à travers des constructions mathématiques dans les oeuvres musicales (de Bach par exemple) ou le nombre d’or dans certaines partitions, nos deux compères nous expliquent que ce n’est pas le cas. Par contre, on retrouve les grands sujets communs déjà abordés à tout projet créatif et innovant, sans ordre, les contraintes (en particulier de temps), la pression, le hasard, les rencontres, le travail sans relache, les périodes de doutes, les éclairs qui permettent d’avancer … Enfin, certains consultants seront déçus, il n’y a pas besoin de post-its pour être créatif.

Terminons par une citation de Boris Vian, que l’on trouve dans le livre : « Critiques, vous êtes des veaux. » il est donc temps d’arrêter ce petit billet non sans vous avoir encouragé à lire ce bien beau temoignage.

A suivre.

@PierreMetivier

Pour aller plus loin

  • Une conférence de Cédric Villani et Karol Beffa à l’ENS sur le même sujet.

  • La page Facebook de Cédric Villani animée par ses amis. Cédric n’a pas (encore) de compte Twitter.
  • Innovation, humanisme et Fractales  un article sur Musaïques, une des associations présidées par Cédric Villani sur ce blog.
  • La chaine Youtube de Karol Beffa

  • Le blog de Karol Beffa

Bonus puisque plusieurs fois invoqué dans le livre

  • György Ligeti – Lux Aeterna et le Requiem mis en lumière par Stanley Kubrick dans 2001.