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Sauve qui peut, demain la santé. Un livre, une émission de radio et des questions autour de santé, science fiction et … progrès

Sauve qui peut Demain la santé La Volte

Sauve qui peut Demain la santé La Volte

Publié en septembre 2020, le livre  » Sauve qui peut, demain la santé  » aux Editions La Volte est un recueil de nouvelles sur le sujet de la santé de demain, imaginées par des auteurs de science-fiction. Ces 15 textes ont été sélectionnés parmi les 250 reçus par la maison d’édition suite à un appel à textes public.

Après avoir terminé la lecture dimanche de ce pavé de 663 pages, je(*) me suis retrouvé avec beaucoup de questions, d’interrogations et une envie de partager mes (res)sentiments par rapport à ces différents textes, souvent passionnants, bourrés d’idées, comportant de belles envolées lyriques et poétiques, mais parfois violents à outrance et souvent dérangeants dans une critique clairement affichée du système de santé actuel et sur une vision très noire de son futur. Est-ce que c’est vraiment ce qui nous attend ?

J’avais prévu une citation pour illustrer un futur article :

 » Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

du Spleen baudelairien #cestdire et je ne savais pas comment approcher cet article tout en restant positif et optimiste.

Heureusement, Nicolas Martin, producteur et animateur de la belle et indispensable émission « La méthode scientifique » sur France Culture m’est venu en aide, en organisant une émission sur le sujet sous le titre « Demain la santé : soignez vous à la SF ! » autour du livre, cette même semaine, un podcast à retrouver sur France Culture.

Comme il a été rappelé pendant l’émission, la science fiction imagine plus souvent des futurs sombres que des bluettes. Les dystopies sont légions et le sujet de la santé est particulièrement propice à une approche sombre et pessimiste.  On retrouve, dans cette anthologie très « manifeste et politique » (les mots de Nicolas Martin), principalement les sujets santé sous les feux des projecteurs médiatiques de type big pharma, les GAFAMs, les réseaux sociaux, l’IA et les data, la déliquescence du système de santé, la numérisation à tout va, la médecine réservée aux plus riches, le manque d’humanité, des sujets traités dans un futur plus ou moins proche … ainsi que quelques propositions liées à la nature, aux communautés #commons, et autres solutions  » magiques « , l’adjectif de nouveau est de Nicolas, le tout dans un style souvent inspiré par Alain Damasio, grand auteur des Editions La Volte. N’oublions pas (au moins) deux séjours (de mémoire) dans l’espace aussi, quand même.

Si la santé de demain est celle de ces textes, on peut se faire du soucis et c’est bien sûr le but des auteurs d’attirer l’attention sur ce qui ne va pas. On peut regretter qu’on n’y  retrouve pas malgrè tout un prolongement des progrès apportés par les sciences et la recherche depuis le début de l’humanité et qui ont permis, par exemple, d’augmenter considérablement le durée de la vie humaine dans de bonnes conditions (un fait rappelé par Nicolas Martin), de diminuer drastiquement la mortalité enfantine et maternelle, de réduire les grandes maladies (variole, paludisme, polio…) partout sur la planète et les progrès continuent. Le futur imaginé par les auteurs ne garde que peu de choses de tout cela. Rien sur tous les progrès en matière de chirurgie, de lutte contre la douleur ou sur le travail des chercheurs dans les labos publics et privés pour poursuivre la lutte contre les maladies.

Progrès dans le domain de la santé

Progrès dans le domaine de la santé (source SciencePop)

Le système de santé publique souffre, doit être protégé à commencer par son personnel mais il fonctionne pour tous, y compris en cette période difficile. Bien sûr, ce n’est pas le rôle d’un recueil de nouvelles imaginant la santé de demain de rappeler tout cela mais c’est important pour le lecteur, de garder cela en tête avant de se plonger dans la lecture du livre, particulièrement en ces temps de pandémie anxiogènes (même si ce n’est pas le sujet central du recueil).

Bien sûr, il faut lire ces textes et écouter l’émission. Cette dernière donne la parole à Stuart Calvo, des Editions La Volte et coordinatrice du livre, Norbert Merjagnan, écrivain, scénariste, l’un des auteurs et Léo Coutellec, philosophe des sciences, maitre de conférence en épistémologie et éthique des sciences contemporaines à Paris-Saclay. Avec les intervenants, vous vous poserez des questions : A quoi tenons-nous dans le domaine de la santé ?  Quels sont nos rapports au soin, à la santé, à l’autre ? La santé est souvent défini comme la non-maladie ou la non-mort, est-ce la bonne vision pour inventer la santé de demain ? Quelle place pour une santé communautaire, pour les médecines alternatives ? So many questions, so little time.

Pendant ce temps, la recherche progresse et démontre tous les jours que la technologie, les données et leurs traitements, utilisés dans des cadres législatifs bien définis (confiance, vie privée), ne sont pas l’ennemi de la santé, et tout au contraire, lui permettent de progresser, aujourd’hui et demain. Trois exemples pour illustrer ce propos.

Coeur artificiel Carmat

Coeur artificiel Carmat

  • En début d’émission, Nicolas Martin a évoqué un film « Never let me go / Auprés de moi toujours« , (Attention spoiler – film décrivant une clinique élevant des enfants pour leurs organes à des fins chirurgicales – fin spoiler). Dystopie quand tu nous tiens. Ceci dit, un des intervenants de l’émission a rappelé que malheureusement le trafic d’organes existait dès à présent. L’entreprise Carmat développe un cœur artificiel qui pourrait sauver la vie de nombreux patients ne pouvant recevoir une greffe. Les organes artificiels sont à terme une piste prometteuse pour supprimer le trafic d’organes.
Hemarina

Hemarina

  • Une des nouvelles raconte l’histoire d’un psychologue capable d’analyser des patients venant de tout l’univers (galaxie ?) et des IA évoluées. Intéressant. Sans rapport, quoique et plus près de nous, aujourd’hui, la société Hemarina travaille sur le sang de vers marins aux services des transplantations. Les solutions dans le domaine de la santé peuvent venir d’autres espèces, dès aujourd’hui, même si elles ne sont pas extra-terrestres. N’attendons pas le premier contact !
Pheal

Pheal

  • Pheal est un projet qui remet le patient au centre de sa santé, et qui, grâce aux objets connectés, et aux traitement des données générées, en relation avec toutes les parties prenantes de la santé, permet de combattre efficacement des maladies chroniques et en particulier la mucoviscidose. Les résultats sont prometteurs.

 

Trois exemples bien concrets qui montrent, dès aujourd’hui, que les acteurs présents de la santé, s’appuyant sur la recherche et la technologie, sont à la source d’histoires vraies au moins aussi passionnantes que celles des auteurs de science fiction dystopique, avec non seulement des happy-end mais des bénéfices réels et concrets pour les malades concernés.

Partageons cette réalité comme des histoires de sciences fictions, et non seulement imaginons mais créons une santé de demain, avec tous les acteurs, médecins, chirurgiens, infirmiers, personnels hospitaliers, chercheurs, entreprises, services publics, associations de patients et chacun d’entre nous, qui continuera à progresser au service de tous, comme elle l’a fait jusqu’à présent.

 » Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté. » Alain

A suivre … dans un plus ou moins proche futur.

Pierre Métivier

@PierreMetivier

Note – Trop de « je » dans ce texte, mais les sujets et l’approche du livre m’ont réellement beaucoup questionné personnellement pour les éviter. Et pour qu’il n’y ait pas méprise, je suis un fan de SF. De Damasio, Liu Cixin, Gibson à Brunner, Zelazny, Dick, Spinrad, Silverberg, Van Vogt, Herbert, Stapledon, Asimov, Bradbury, Clarke, Vonnegut, Jacques Sternberg… Sheckley et Douglas Adams aussi, le rire est important même en SF, malheureusement absent de ce recueil mais c’est une autre histoire, ou est-ce une autre histoire ?

Pour aller plus loin

Les coulisses de la création, un livre à deux voix de Cédric Villani et Karol Beffa

On ne présente plus Cédric Villani, sa carrière de mathématicien multi-facettes, ses nombreux engagements, aussi bien dans la promotion de ses domaines scientifiques que dans le monde des associations culturelles et sociales ou de la politique. Curieux de tout, généreux dans sa volonté de partager simplement des concepts complexes, sa présence dans les médias, que ce soit par ses mots et par son « look Spiderman du XIXème», reconnaissable entre tous, n’a qu’un seul but, promouvoir ses projets scientifiques et humanistes.

Karol Beffa est un peu moins connu du grand public. Compositeur contemporain, d’une facture  » classique « , à contre courant de la musique contemporaine d’état, un sujet sur lequel nous reviendrons. Il a été consacré meilleur compositeur aux Victoires de la Musique et a été également titulaire d’une chaire au Collège de France. Vous trouverez des liens vers sa musique en bas de cette note de lecture.

Ces deux copains de l’ENS (Normal Sup, 1ère école en terme de Prix Nobel passés par ses bancs) ont décidé de confronter et de partager dans un petit livre, « Les coulisses de la création , d’où viennent les idées» (qui vient d’être réédité en format poche aux Editions Champs Sciences), leurs expériences et leurs idées autour de la créativité, et nous faire découvrir leurs processus créatif, comment naissent et progressent leurs idées que ce soit pour le musicien devant son instrument ou sa feuille couverte de portées vides, ou pour le mathématicien face à un problème qui résiste depuis des dizaines d’années à de nombreux chercheurs.

De ce rapprochement est donc né un petit livre de dialogues, facile à lire et plein d’idées, un je(u) d’échanges entre ces deux créateurs. Spécialistes dans leurs domaines, mais ouverts aux et curieux des autres domaines, ils sont donc capables de se donner la réplique et aller plus loin dans la conversation.

Après un début de souvenirs d’école dans les chapitres appelés Genèse (sans rapport bien entendu avec le créationnisme #pasdeçacheznous) et (marteau sans) Maîtres (#poke Karol Beffa), on entre dans les échanges plus « créatifs », autour des thèmes majeurs comme la souffrance, les contraintes, la naissance des idées, l’éducation ou le progrès, des approches plus proches des concepts que le simple lecteur se fait des rouages de la créativité et de l’innovation. On y parle aussi bien théorie mathématique ou musicale (faut-il renouveler le solfège ?) le que numérique (composition automatique d’oeuvres ou vérification automatique de preuves de théorèmes), hasard, travail seul ou en équipe.

Un livre sérieux, où l’humour a peu de place, sauf peut-être dans le chapitre Pastiches (qui aurait pu s’appeler potaches), un chapitre qui montre leur humour anti-système, présentant l’absurdité des pseudo-connaissances en inventant oeuvres, théories ou personnages factices dans leurs domaines respectifs. Le livre donne envie de relire Satie et sa description de sa journée type en tant que compositeur, lui aussi anti-système et ou inspiration est synonyme de créativité. Extrait :

L’artiste doit régler sa vie. Voici l’horaire précis de mes actes journaliers : Mon lever : à 7h18 ; inspiré : de 10h23 à 11h47. Je déjeune à 12h11 et quitte la table à 12h14. Salutaire promenade à cheval, dans le fond de mon parc : de 13h19 à 14h53. Autre inspiration : de 15h12 à 16h07. … 😉

Toujours sur le plan musique, Karol Beffa profite de l’occasion pour régler quelques comptes avec le monde de la musique contemporaine étatique et on lit avec délectation ses descriptions de ce monde fatueux et ankylosé dans leur certitudes sérielles. Il serait possible simplement de sourire et ignorer ses pédants si ce n’est le fait que ces mêmes personnes distribuent l’argent public à leurs disciples, sans se soucier de la réalité des oeuvres créées et de l’intérêt du public, au détriment d’autres compositeurs n’adhérant pas à leurs concepts musicaux surranés.

On y apprend aussi au détour des pages que György Ligeti, autre musicien contemporain que beaucoup connaissent parfois sans le savoir, (Lux Aeterna accompagne le voyage de Discovery One dans les immensités sidérales de 2001 L’Odyssée de l’Espace et des extraits du Requiem sont entendus à chaque apparition du monolithe) avait comme livre de chevet le fameux « Godel, Escher et Bach », livre de toute une génération cherchant du sens entre sciences, cultures, technologies, philosophie, arts, sans frontière ni tabou.

On y croise pour le meilleur et parfois pour le pire Debussy, Ravel, Arvo Part, Boulez, Xenakis, mais aussi Boris Vian, Georges Perec et l’Oulipo ou Daniel Pennac et bien sûr nombres de mathématiciens à commencer par John Nash (celui de film Un homme d’exception) ou Evariste Gallois.

Les maths à la portée de tous

Les maths à la portée de tous #ofcourse

Contrairement à l’idée reçue qui veut trouver un lien fort entre musique et mathématiques, à travers des constructions mathématiques dans les oeuvres musicales (de Bach par exemple) ou le nombre d’or dans certaines partitions, nos deux compères nous expliquent que ce n’est pas le cas. Par contre, on retrouve les grands sujets communs déjà abordés à tout projet créatif et innovant, sans ordre, les contraintes (en particulier de temps), la pression, le hasard, les rencontres, le travail sans relache, les périodes de doutes, les éclairs qui permettent d’avancer … Enfin, certains consultants seront déçus, il n’y a pas besoin de post-its pour être créatif.

Terminons par une citation de Boris Vian, que l’on trouve dans le livre : « Critiques, vous êtes des veaux. » il est donc temps d’arrêter ce petit billet non sans vous avoir encouragé à lire ce bien beau temoignage.

A suivre.

@PierreMetivier

Pour aller plus loin

  • Une conférence de Cédric Villani et Karol Beffa à l’ENS sur le même sujet.

  • La page Facebook de Cédric Villani animée par ses amis. Cédric n’a pas (encore) de compte Twitter.
  • Innovation, humanisme et Fractales  un article sur Musaïques, une des associations présidées par Cédric Villani sur ce blog.
  • La chaine Youtube de Karol Beffa

  • Le blog de Karol Beffa

Bonus puisque plusieurs fois invoqué dans le livre

  • György Ligeti – Lux Aeterna et le Requiem mis en lumière par Stanley Kubrick dans 2001.