La guerre des intelligences aura-t-elle lieu ou Laurent Alexandre est-il un nouveau Deckard ?

La guerre des intelligence Laurent Alexandre

La guerre des intelligence Laurent Alexandre

« La guerre des intelligences » est un livre choc, très médiatisé, avec un auteur régulièrement présent dans les médias, auteur auprès duquel il nous faut rester modeste pour commenter l’ouvrage, étant donné l’érudition et l’expérience accumulée en tant que chirurgien, neurobiologiste et énarque. Mais bien sûr, cela ne va pas nous arrêter.

Après le livre de jean-Gabriel Ganascia « Le Mythe de la singularité » lui aussi commenté dans une précédente fiche de lecture, « La guerre des intelligences » traite également l’intelligence artificielle avec une approche très différente. Le livre parle du développement, de l’avènement inexorable et de sa probable « prise de pouvoir » sur nous autres, pauvres humains si nous n’en prenons pas conscience et si nous ne faisons rien. Laurent Alexandre y décrit un grand nombre de scenarii, et leurs conséquences sur notre société à commencer par l’école rendue rapidement obsolète. En parallèle de cette intelligence artificielle qui se développe, notre (1) propre cerveau va être augmentée par deux moyens différents, la biotechnologie y compris une sélection positive (qu’il nomme clairement eugénisme) et les manipulations génétiques, et puis la fusion de nos cerveaux et du monde numérique. #transhumanisme #RayKurzweil #Matrix.

Un livre passionnant et foisonnant, qui part d’un présent bien réel et la vision de la montée en puissance à la fois de l’efficacité de l’intelligence artificielle grâce aux recherches menées par les GAFAM+ et leurs équivalents chinois, une montée en puissance permise par la volonté de quelques uns et par les connaissances qu’ils possèdent sur nous à travers les moteurs de recherches, les applications GPS, les réseaux sociaux, les mails …. L’intelligence artificielle, dans sa version actuelle, ce sont des algorithmes nourris par le big data et ces données sont le quasi monopole des GAFAM+.

Il y a beaucoup d’informations, d’études, de recherches, d’érudition, de lyrisme allant parfois jusqu’au mysticisme dans ce livre, mais aussi beaucoup de prédictions, d’imaginations, de conditionnels, de raccourcis, de films/livres de science-fiction (2), une science-fiction souvent plus fictionnel que scientifique.

Le passé et le présent peuvent-ils nous annoncer l’avenir ?

Dans le dernier numéro de l’excellente revue WeDemain (#20 décembre 2017, N° dans lequel on retrouve également une chronique de …. Laurent Alexandre), Cédric Villani, chargé d’une mission sur l’IA par le Président de la République déclare: « Toute prédiction en matière d’intelligence artificielle est pure folie. ». Et il est vrai que non seulement les prédictions sont rarement confirmées dans le temps, mais rare sont les événements, les développements, les innovations qui ont été annoncées avant leur arrivée.

Dans un monde où l’on ne connait pas la météo qu’il fera dans 3 jours, où personne n’a vu venir Facebook ou Twitter et leur rôles, ni l’iPhone, où les smart cars devraient déjà avoir envahi nos rues, quel crédit porter à toutes ces prédictions autour de l’IA, quel crédit porter à des affirmations sur ce qui se passera en 2030, 2060, 2100 voire dans un milliard d’années ! L’avantage de parler d’avenir lointain, c’est que personne ne peut vous contredire.

Quelques citations forcément tronquées :

« En 2035, l’éducation deviendra une branche de la médecine. »
« Dans un milliard d’années, elle (l’IA) sera toujours là. »
« Une autre perspective est envisageable : … Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, … a imaginé un futur où des fusées… permettraient de coloniser le cosmos et d’y installer 1000 milliards d’êtres humains. La limitation des naissances n’aurait plus lieu d’être. »
« La colonisation du système solaire par Elon Musk et Jeff Bezos n’est qu’un tout premier exemple ».

Sur ces deux derniers points, comment peut on penser que la colonisation du cosmos voire du simple système solaire soit une solution pour les problèmes décrits dans le livre à commencer par la surpopulation !?!?! A part notre belle Terre, les autres planètes du système solaire nous sont très hostiles et ne peuvent être une solution d’hébergement. Quand au cosmos, c’est une vue de l’esprit. Aucune exoplanête n’est atteignable par nos technologies actuelles. #WarpSpeedMisterSulu. Ce type d’hypothèses irréalistes jette un voile sur la crédibilité des autres hypothèses du livre.

« Alors nous entrerons dans une économie démiurgique où l’automatisation et la disponibilité infinie de l’énergie feront que rien ne sera impossible. »

Sur cet autre point, notons que les contraintes physiques et en particulier énergétiques sont donc vite balayées. Le cloud et ses fermes de serveurs, le bitcoin (et les blockchains) sont des exemples de technologies très gourmandes en énergie et une omni-présence des IA traitant des quantités incroyables de données en provenance de milliards d’objets connectés et de capteurs, eux-même alimentés, ne vont pas diminuer ce besoin en énergie bien au contraire.

Dans tous les cas, ce livre permet au lecteur de réfléchir à la place des technologies numériques et bio-technologiques et leurs conséquences sur chacun d’entre nous, sur le moyen et le long terme. Sa lecture nécessite de ne pas oublier que le futur et le conditionnel sont probablement et logiquement les temps les plus utilisés dans l’ouvrage.

Laurent Alexandre est à la fois très optimiste et anxiogène : optimiste quand à la capacité de l’humanité à se saisir du sujet et se mettre d’accord à l’échelle mondiale, pour partager auprès de chacun d’entre nous les bienfaits à la fois des biotechnologies et de l’IA et contrôler le développement de cette dernière et tout aussi anxiogène à travers des hypothèses à la Matrix où l’IA prend le pouvoir, ou des groupes de terroristes développent et utilisent des versions hostiles aux humains.

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard

Reste un dernier cri du coeur pour défendre le corps (y compris la cuisine et le goût), bien malmené pendant le livre (3)  Une remarque personnelle – N’oublions pas non plus le hasard, quel que soit sa forme, un son, une lumière qui détourne l’attention, qui nous fait changer notre façon de penser, qui nous perd, et qui nous fait réfléchir différemment et qu’aucune fonction @ALEAtoire n’émulera jamais.

Si tout ce que nous présente Laurent Alexandre dans son livre s’avère vrai, alors, la seule question importante est : tout comme Deckard alias Harrison Ford dans Blade Runner est peut-être un réplicant, Laurent Alexandre est-il lui-même une IA ? Rappelons que le nom de Deckard est proche de / basé sur Descartes. Les réplicants pensent, et donc ils sont …. enfin … ils le pensent. Et les IA ? Laurent ?

A suivre, dans dix ans, cent voire un milliard d’années.

@PierreMetivier

Notes

  1. Nous … la fourchette est grande entre les « happy few » et l’humanité toute entière. Rappelons que 3 milliards d’habitants de la planète n’ont pas accès à Internet.
  2. Pour des réflexions à très long terme sur une histoire à venir de l’humanité et sur l’augmentation du cerveau, relire Olaf Stapledon, non cité. Les derniers et les premiers, Créateur d’étoiles et Sirius
  3. En cela, il diffère de Michel Houellebecq et son livre « La possibilité d’une ile » sur le sujet de la dématérialisation de l’esprit. Quant notre « esprit » ne nécessitera plus de cerveau biologique.

Pour aller plus loin

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A propos Pierre Metivier

Responsable pendant 25 ans du développement de produits et services dans plusieurs entreprises d’informatique, de logiciels et de l’Internet (notamment Commodore, Apricot, Borland Intl, CompuServe, AOL) dont cinq ans passés aux Etats-Unis. Spécialiste des services mobiles et objets connectés, il a été délégué général du Forum SMSC et est l’auteur de l’ouvrage de référence « Le mobile NFC, télé-commande de notre quotidien » (2015) ainsi que du Blog « Avec et sans contact ». Il est aujourd’hui expert et enseignant / formateur en gestion des innovations numériques à forte valeur ajoutée utilisateurs à l'EISCI (Mardis de l'Innovation, Club de Paris des Directeurs de l'Innovation).

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