Le mythe de la Singularité : faut il craindre l’intelligence artificielle ? Un livre passionnant de Jean-Gabriel Ganascia

Le mythe de la Singularité : faut il craindre l'intelligence artificielle ? Jean-Gabriel Ganascia

Le mythe de la Singularité : faut il craindre l’intelligence artificielle ? Jean-Gabriel Ganascia

L’intelligence artificielle fait partie de ces buzzwords très présents aujourd’hui dans les médias alors que le sujet existe depuis de nombreuses années (1). (Re)lire à ce sujet Innovation et technologies numériques, ou l’éternel retour et le gai savoir Oct. 2016 sur ce blog.

Le terme Intelligence articielle lui-même a été inventé en 1955 (plus de 60 ans déjà) et pour la presse, il inclut pèle-même les chatbots, le deep learning, les algorithmes, le big data, les robots …  Le sujet fait peur, renvoie vers la domination à venir de la machine / ordinateur / robot sur l’homme, et le spectre du chômage de masse. Une image sombre et c’est demain.

Dans ce contexte, la lecture d’un livre nommée « Le mythe de la Singularité : faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » s’impose. Son auteur, Jean-Gabriel Ganascia, philosophe, professeur, chercheur au CNRS (en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle) connait bien le sujet et dans une livre concis, il analyse avec raison et passion deux sujets complémentaires, l’intelligence artificielle et son corollaire la Singularité. Peu sont ceux qui osent avoir une vision différente, qui ose questionner la pensée unique sur le sujet, une pensée partagée par de grands scientifiques comme Stephen Hawking  et patrons des grandes entreprises numériques américaines comme Elon Musk (2), et c’est ce qui rend la lecture du livre de Jean-Gabriel Ganascia particulièrement passionnante.

L’intelligence artificielle est là, bien là pour Jean-Michel Ganascia, mais sous plusieurs formes. Il développe les différences entre le concept de départ,  l’intelligence artificielle faible,  l’intelligence artificielle forte et l’intelligence artificielle générale. Il y a confusion ce qui n’aide pas à la clarté du débat mais c’est surtout la Singularité qui pose le plus de problèmes à l’auteur.

Rappelons que c’est la date à laquelle les ordinateurs seront plus «  intelligents  » que les hommes (et prendront le pouvoir). Les deux prédictions les plus connues sont 2023 pour Vernor Vinge, l’écrivain de science-fiction qui a imaginé le concept, et 2045 pour d’autres comme Ray Kurzweil, futurologue et « chef produit » chez Google. (3)

By Courtesy of Ray Kurzweil and Kurzweil Technologies, Inc.

By Courtesy of Ray Kurzweil and Kurzweil Technologies, Inc.

Jean-Gabriel Ganascia explique donc que la théorie de la Singularité est basée sur deux « lois » ou plutôt conjonctures : celle de Moore et celle de Ray Kurzweil, et sur un concept de science fiction. La loi de Moore prévoit l’augmentation régulière sans fin de la puissance de calcul des processeurs, nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. La prédiction de Ray Kurzweil qui, à partir de sa vision de l’histoire de notre planète qu’il imagine asymptotique, associé avec la loi de Moore, aboutit à l’arrivée prochaine de la Singularité. Enfin,  l’auteur regrette que ce soit la science fiction qui soit le socle du concept, car il n’y pas de science dans ce concept.

Rien de scientifique, uniquement des conjonctures non prouvées, dans ces trois éléments servant de base au développement de cette Singularité d’où la notion de Mythe, titre du livre. L’auteur démonte avec précision et une approche à la fois pragmatique et philosophique les trois bases du mythe qui s’effondre de lui-même si on analyse les faits.

Il note également le côté mystique des discours des tenants de la singularité. La Singularité  comme une parousie technologique, une date messianique, qui ajoute du mystère au mythe. (4) (5)

MIT Technologie Review

MIT Technologie Review

La conclusion de Jean-Gabriel Ganascia peut surprendre. Il nous parle des pompiers pyromanes,  le terme décrivant les grandes entreprises numériques (les GAFA+) qui développent l’intellignce artificielle ET qui mettent en garde sur ces dangers potentiels.  Ces entreprises communiqueraient beaucoup sur ce sujet car pendant ce temps-là, on ne parle pas des dangers beaucoup plus présents et réels de pans entiers de responsabilité que les états abandonnent en matière de santé, d’éducation, d’identité à ces mêmes entreprises. Il appelle ce concept le « détournement d’attention ». Est-ce volontaire ? Au lecteur de décider. Mais c’est le vrai sujet qui devrait nous inquiéter beaucoup plus que le mythe de la Singularité.

Une lecture chaudement recommandé d’un auteur humaniste, entre Renaissance et Cioran, pensant différemment et l’exprimant clairement et factuellement. Indispensable.

A suivre, avec la lecture de la Guerre des Intelligences du Dr Laurent Alexandre.

@PierreMetivier

Notes

Neil Graham - Artificial intelligence - 1979

Neil Graham – Artificial intelligence – 1979

  1. L’auteur de cet article lui-même a étudié le sujet pendant ces études universitaires il y a « quelques » années et nombreux sont les concepts déjà présents à l’époque. Merci de ne pas me demander la date de ces études mais ni le web ni les mobiles n’existaient (rassurons le lecteur, les dinosaures avaient disparu !). Indice –>
  2. Même si de grands noms de la science et de l’industrie supporte l’idée de singularité technologique, d’autres n’y « croient » pas parmi lesquelles :  Paul Allen, Jeff Hawkins, John Holland, Jaron Lanier, et Gordon Moore (celui-là même de la loi citée en support du concept). Source Wikipedia
  3. Sur ces dates, sachant que personne n’a su prédire l’arrivée de Twitter ou de Facebook, leur développement, leur rôle dans le monde d’aujourd’hui, pour ne citer que ces deux exemples récents, la raison conseille de prendre avec prudence toutes ces dates annoncées et toutes les prédictions.
  4. On retrouve ces mêmes accents mystiques chez les défenseurs des bitcoins et de la blockchain. Nous l’avions noté en lisant le livre de Philippe Rodriguez, la révolution blockchain, un même vocabulaire religieux, une naissance sans père (dans le cas de la blockchain), un crédo nécessaire – La révolution blockchain, un livre qui ne laisse pas indifférent.
  5. On the possibility of divine intelligence, Ray Kurzweil is quoted as saying, « Does God exist? I would say, ‘Not yet.’

Pour aller plus loin

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Huit ans après la première annonce du STIF, le retour du projet de la carte Navigo sur mobile NFC

Le ticket de transport sur mobile NFC

Le ticket de transport sur mobile NFC (c) Wizway

Le 3 octobre 2017, Ile-de-France Mobilités, le nouveau nom du STIF, l’autorité organisatrice des transports (AOT) pour l’Ile-de-France, a annoncé un certain nombre de mesures liées à la dématérialisation des titres de transports sur mobile NFC, avec des tests en 2018 et un déploiement en 2019. Ce sont bien sûr de bonnes nouvelles pour les franciliens, (potentiellement) l’écologie, nous y reviendrons, et l’écosystème du sans contact.

ViaNavigo 2018-2020

ViaNavigo 2018-2020

  • Les franciliens car il pourront enfin recharger leur forfait Navigo directement sur le mobile sans passer par un automate dans une gare ou une station de métro. Un vrai gain de temps quand on voit les files d’attente à chaque début de mois. Ils pourront également utiliser leur mobile, qu’ils ne lâchent pas des mains, pour valider leur passage.
  • L’écologie puisqu’à terme, le ticket de transport sur mobile pourra remplacer les tickets T+ à bande magnétique pour le voyageur occasionnel,  que beaucoup jettent malheureusement sur la voie publique après utilisation. A terme, avons nous écrit, nous y reviendrons donc.
  • Enfin les industriels des technologies sans contact tels Gemalto, dejamobile, Wizway et de nombreux fournisseurs qui vont développer et déployer les solutions avec les opérateurs de transports franciliens.

Ceci dit, restons prudent, l’histoire (avec un petit h) récente nous le rappelle. Car cette déclaration, de Valérie Pécresse, est très proche de celle de Jean-Paul Huchon, son prédécesseur à la tête de la région et du STIF. Le 16 juin 2009, il y a 8 ans, il annonçait que le pass Navigo allait être hébergé sur mobile NFC, des tests auraient lieu (et ont eu lieu) et tout serait prêt en 2010. Et nous connaissons le (manque de) résultat de cette première annonce. Autres temps. Depuis, l’infrastructure a déjà été en grande partie mise à jour pour accepter la validation NFC dans le cadre du plan sans contact de 2012 (Investissements d’avenir), en parallèle du lancement de la nouvelle carte Navigo, la carte verticale, signé S+arck, la première au protocole NFC. Des tests publics ont bien été effectués sur une ligne de bus à Agenteuil, d’autres moins publics ont eu lieu dans le réseau ferré et j’ai pu voir à titre personnel un passage de valideurs RER avec l’aide d’un mobile NFC il y a plus de 3 ans. La technologie n’est pas le problème.

Prudence également car la solution choisie ne fonctionne pas au jour d’aujourd’hui, avec les iPhones quels qu’ils soient. Un problème connu et reconnu par les industriels et donc ce nouveau service ne toucherait que 900 000 usagers (à mettre en relation avec les millions de franciliens et les nombreux touristes). Ceci dit, Sony et les industriels derrière le standard sans contact Felica au Japon ont su négocié avec Apple pour que cette dernière intègre les fonctionnalités nécessaires à l’utilisation des iPhone à partir de la version 7 sur le réseau de transport japonais. Notre président a rencontré son homologue d’Apple le lundi 9 octobre. Espérons qu’il ait été briefé. Vu les dates annoncées par le communiqué de presse, il reste du temps pour convaincre Apple d’accepter d’ouvrir ses mobiles à la solution mise en place.

Il reste un dernier sujet non abordé dans le communiqué de presse ou dans les articles qui en ont résulté mais qu’on retrouve pourtant sur une infographie du site de l’Ile de France. La solution retenue nécessite une application, ViaNavigo, pour pourvoir utiliser son mobile, que ce soit pour un abonnement que pour un court séjour à Paris. On peut imaginer qu’une grande partie des franciliens installe cette application. Pour les touristes visitant Paris, ou le voyageur occasionnel, c’est moins sûr. Ce qui fait que la solution annoncée ne changera rien à court terme à l’utilisation des tickets de métro et aux deux systèmes de validation – Navigo sans contact (carte et mobile – l’annonce du jour) et le ticket magnétique individuel, les tickets T+, peu impactés par le nouveau système. Une bonne application pour les franciliens mais quasi sans impact pour les touristes ou les voyageurs occasionnels.

The Guardian (c) Philip Toscano/PA

The Guardian (c) Philip Toscano/PA

A Londres, TfL, Transport for London, l’équivalent de Ile-de-France Mobilités, a déployé depuis 2012 dans les bus et 2014 dans le reste du réseau une autre solution, la possibilité d’utiliser directement d’une carte de paiement sans contact (ou un mobile NFC avec une application de paiement sans contact – Apple Pay, Samsung Pay … )  directement sur les valideurs de transport. Il suffit de valider en entrée et en sortie, le calcul du paiement et la facturation se font ensuite. L’énorme avantage est qu’il n’y a plus besoin, pour un voyage occasionnel, d’acheter des tickets ou une carte sur un automate de vente OU d’installer une application sur mobile. C’est un progrès énorme qu’apprécient les millions de touristes qui visitent Londres, et les londoniens qui prennent, de temps en temps les transports en commun. Elle est beaucoup plus simple pour le voyageur. Les chiffres parlent d’eux même. 300 millions de voyages occasionnels par carte ou mobile sans contact depuis 2012 soit 1/4 des voyages occasionnels. Pour les 6 derniers mois de 2015, 3 millions de voyages ont été validés sur mobile sans contact (3,5% des voyages sans contact –  cartes de transport Oyster et cartes bancaires sans contact) sans application à installer. Source TfL.

Validation par CB sans contact 2021

Validation par CB sans contact 2021

Cette solution, la seule qui permettra de réduire (et à terme de supprimer) les tickets papier, est absente de l’annonce mais est donc présente sur le site de Ile-de-France Mobilités et annoncé pour 2021. Elle nécessite d’ajouter des valideurs en sortie des stations de métro et des gares, car ces dernières ne sont pas toutes équipées.

Espérons que tout cela sera prêt pour les JO de 2024. Il y a eu 8 ans depuis l’annonce du Navigo sur mobile par Jean-Paul Huchon. Il reste 7 ans depuis l’annonce de Valérie Pécresse avant les JO. 15 ans au total, ça devrait le faire, non ? On y croit.

A suivre.

@PierreMétivier

Pour aller plus loin

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De 1965 à aujourd’hui en passant par 2001 : l’odyssée de la maintenance prédictive

La maintenance prédictive est la capacité de prévoir qu’un « device », un objet, électronique ou pas, va tomber en panne avant qu’il ne le fasse. Comme de nombreuses technologies régulièrement présentes dans les média, ce n’est pas une idée nouvelle. Nous avons déjà abordé ce décalage entre l’idée et la réalisation d’innovations en particulier numériques dans ce blog. Innovation et technologies numériques, ou l’éternel retour et le gai savoir

Dans le cas de la maintenance prédictive, l’idée semble apparaitre (1) en 1965 dans une oeuvre de science-fiction. Dans le film 2001 L’Odyssée de l’Espace, Stanley Kubrick et Arthur C Clarke la décrivent très précisément. Hal, l’ordinateur de bord (et intelligence artificielle avant l’heure), annonce aux deux membres de l’équipage qu’un module servant à orienter l’antenne de communication vers la Terre va tomber en panne dans les 72 heures.

Extrait du script original

HAL – Sorry to interrupt the festivities, Dave, but I think we’ve got a problem (2).
BOWMAN – What is it, Hal?
HAL – MY F.P.C. shows an impending failure of the antenna orientation unit.
HAL – The A.O. unit should be replaced within the next seventy-two hours.
BOWMAN – Right. Let me see the antenna alignment display, please.
HAL – The unit is still operational, Dave. but it will fail within seventy-two hours.
BOWMAN – I understand Hal. We’ll take care of it. Please, let me have the hard copy.

Le dialogue du film, sorti en 1969, est légèrement différent du script original, mais l’idée est la même.

HAL I’ve just picked up a fault in the AE35 unit. It’s going to go 100% failure in 72 hours.

C’est très clairement de la maintenance prédictive : une application, un logiciel, un algorithme, ici l’ordinateur de bord annonce une future panne et l’équipage peut (théoriquement (3)) réparer avant qu’elle ne se produise.

Beaucoup plus tard, en 1992, la NASA effectue des recherches en ce sens pour le moteur principal de la navette spatiale et l’on retrouve le concept dans le document Fault diagnosis for the Space Shuttle main engine. Rien de spécial en 2001 bien sûr. En 2017, la maintenance prédictive est devenu un énorme marché de 9 milliards de dollars (chiffre 2016 du Cabinet ABI Research cité par Weave) grâce à l’arrivée en grande quantité de capteurs, de connectivités nouvelles, générant et distribuant des données #bigdata dont l’analyse algorithmique ouvre la voie à de nombreuses applications. Les capteurs sont particulièrement importants puisqu’ils permettent de transformer une donnée physique (température, poids, pression, dilatation, vitesse, vibration, …) d’un objet mécanique en donnée numérique qu’il est possible de traiter. Les objets peuvent enfin s’exprimer, en temps réel ce qui permet la naissance de l’internet des objets ou industrie 4.0.

Prenons deux exemples, 52 ans après le script. Deux sociétés tournées vers le transport aérien au sens large se sont emparées du sujet et sont en passe de réaliser cette invention tirée d’un livre/film de science fiction.

Moteur d'ascenseur Schindler

Moteur d’ascenseur Schindler

Tout d’abord, les ascenseurs de la société Schindler sont désormais équipés de nombreux capteurs, attachés sur de nombreux éléments constitutifs de l’appareil. La société développe un sytème, en coopération de Huawei, utilisant toutes les données générées, pour prévoir les pannes, ce qui est bien sûr important, pour les éviter avec des passagers coincés des heures entre deux étages. Tous les industriels de ce secteur travaillent sur des systèmes similaires.

Prenant de la hauteur et encore plus avancée, Air France Industries, une division d’Air France, leader dans la maintenance des flottes d’avions, a développé et utilise Prognos, un système de maintenance prédictive opérationnel à la fois pour les moteurs et pour les avions, basé sur l’analyse des fichiers complexes de données en provenance des systèmes avion pour découvrir les signaux faibles menant à la prédiction des pannes. Quand on connait le coût d’un avion cloué au sol, on comprend l’intérêt à résoudre les problèmes avant qu’ils ne se produisent.

Ces deux exemples concrets d’applications basées sur le traitement des données générées par les « devices » montrent que la maintenance prédictive est promise à un grand avenir. De nombreux autres sociétés en particulier dans le transport ou l’énergie, comme la SNCF ou Vinci, travaillent sur ces sujets où le retour sur investissement est très clairement mesurable.

Ceci dit, pour revenir sur terre, ce serait bien que les constructeurs automobiles se saisissent également du sujet et prédisent la rupture de la courroie de distribution des voitures avant qu’elle ne se produise. #vecu

A suivre ou plutôt … à précéder.

@PierreMetivier

Notes

  1. Si vous connaissez des occurences de l’idée antérieures à 1965, merci par avance de les partager avec les lecteurs en commentaire. NDLR
  2. Une phrase qui n’est pas sans rappeler l’aventure d’Apollo XIII.
  3. #Spoiler

Pour aller plus loin.

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