Une économie digitale plus au service des individus, la transcription d’une conférence passionnante autour des défis de l’innovation post-covid

Une économie digitale plus au service des individus

Une économie digitale plus au service des individus

« Quels défis technologiques et quels nouveaux formats plus respectueux de l’humain pour l’économie digitale ? Quelles façons de lutter contre l’épidémie de cybercriminalité ? La domination des GAFA est-elle irréversible ou va-t-on vers une gouvernance plus équilibrée ? » Telles étaient les questions posées aux 4 intervenants – Christine Aymard, General Manager, Microsoft Consulting Services France, François Cuny, Directeur de l’Innovation, Inria, Joëlle Toledano, Economiste, membre de l’Académie des Technologies, auteur de « GAFA Reprenons le pouvoir! » et Jacques-François Marchandise, Délégué général de la Fing dans le cadre de la 14ème Rencontre Nationale des Directeurs de l’Innovation du 17 juin 2021, réunissant 35 intervenants et 25 organisations (institutions, médias, scientifiques, entreprises et étudiants) et organisée et animée par Marc Giget et Sylvie Borzakian, EICSI et Club de Paris des Directeurs de l’Innovation.

Toutes les séances de cette conférence sont accessibles en ligne gratuitement sur la chaîne YouTube Les Mardis de l’innovation. Vous retrouverez le replay de ce panel Economie Numérique en fin de ce billet, constitué par la transcription de cette session, adaptée à la lecture.

Intervenants panel économie digitale

Intervenants panel économie digitale

Et d’abord, l’interview de Christine Aymard, General Manager de Microsoft Consulting Services France, par Sylvie Borzakian, EICSI sur la question globale « En quoi la nouvelle donne post-covid, qui a vu une accélération de la digitalisation des usages, est-elle plus au service des individus ? »

SB – Et pour commencer, quel regard portez-vous sur la crise Covid ?

Christine Aymard Microsoft CS France

Christine Aymard Microsoft CS France

CA – Pour moi, la crise a représenté une réelle remise en question, au niveau personnel pour chaque individu et chaque entreprise, qui a vraiment testé toutes les idées reçues d’avant. C’est aussi la preuve, si preuve il fallait encore, qu’on est à l’abri de rien et que le changement est non seulement inévitable mais aussi constant.

On parle beaucoup et depuis longtemps de flexibilité et d’agilité mais je ne suis pas sûr que tout le monde avait compris, avant cette crise sanitaire, que la flexibilité et l’agilité sont les qualités nécessaires, au dessus de tout autre à mon avis, pour non seulement bien survivre aux crises mais aussi pour continuer de croître en période plus stable.

Alors je pense tout d’abord à l’adaptation forcée dans le fonctionnement de base des entreprises, le travail à distance qui va continuer à évoluer dans un modèle plus hybride, on le sait, mais en tout cas, certainement pas retourner aux habitudes d’avant la Covid. Un impact de la crise a aussi été de rappeler aux entreprises qu’au coeur de l’entreprise, de l’industrie se trouve le capital humain. On le disait déjà beaucoup, mais peut-être sans trop savoir le décliner. Et de facto, la flexibilité et la résilience d’une entreprise est dépendante à 100 % de ses employés, de ses collaborateurs, et donc la nécessité d’avoir une culture d’entreprise centrée sur les capacités de ses employés, la confiance qu’on leur investit et les outils pour pouvoir changer et s’adapter constamment.

Et un autre axe dans la transformation qu’on a observé depuis la Covid, encore plus fondamental pour les entreprises, la remise en cause des modèles d’affaires mêmes, en particulier dans l’hôtellerie, le commerce, les transports aériens mais vraiment tous les secteurs confondus. Il a été dit que ces douze derniers mois, on a probablement vu la transformation numérique évoluer de 6 ans ou plus et c’est tout simplement parce qu’on est passé d’une phase où il y avait déjà beaucoup de sujets de transformations digitales mais encore sur le thème d’innovation hors du « business au usual », on faisait des pilotes mais dans la marge, pour tester. Mais nous sommes passés à une phase où de passer au digital est devenue la seule solution viable pour que nosbemployés puissent continuer à travailler, pour continuer à les engager, les motiver mais aussi pouvoir rester en contact avec nos clients et qu’ils puissent continuer à acheter nos produits, nos services donc, vraiment pour survivre. On a vu sans grande surprise que les entreprises qui s’en étaient le mieux sorties étaient celles qui avaient déjà initié une transformation digitale, commencé à développer des fondations technologiques comme l’e-commerce, le cloud ou les plateformes data.

SB – Alors justement quel rôle le digital a-t-il joué dans les réponses apportées pour y faire face ?

CA – Nous avons déjà parlé du travail à distance qui nous a donc permis à chacun dans l’entreprise d’être résilient face à cette crise. Ce qui est quand même frappant, c’est l’accélération fulgurante puisque finalement cette transition pour beaucoup d’entreprises s’est bien faite et rapidement pour la plupart d’entre nous. Avant la pandémie, il faut quand même se souvenir qu’il y avait beaucoup de résistances au télétravail. La France était très en retard sur ces sujets. J’ai lu une étude dernièrement qui suggérait que seulement 3 % des salariés français avait déjà pratiqué le télétravail avant cette crise. Moi, j’ai des clients très seniors dans le monde bancaire qui en vingt ans de carrière n’avait jamais fait une seule journée de télétravail. Ils étaient convaincus que c’était impossible ou beaucoup trop risqué. Alors, comme ils n’étaient pas très bien préparés, les deux premières semaines ont été assez chaotiques mais finalement trois semaines plus tard, plus de dix mille employés travaillaient en grande efficience de chez eux.

Alors bien sûr, les choses reprennent petit à petit mais il est maintenant évident, y compris pour ses dirigeants, qu’il y a finalement beaucoup de positif pour chacun d’entre nous au télétravail, en termes de logistiques, de coûts, de santé (mentale) et qu’ils doivent maintenant vraiment repenser leur organisation et trouver un mode hybride de collaboration à long terme. Et puis en termes de transformation digitale du mode opératoire du business model même dont je parlais tout à l’heure, on a surtout vu une accélération ou une accentuation de certaines tendances qui étaient déjà en cours. Dans le retail par exemple, les grandes marques ne pouvant plus se reposer sur le poids de leur image, des présences en magasins, les canaux de distribution traditionnels ont vraiment dû repenser leur proposition de valeur, pour nous, chaque individu, et la rendre beaucoup plus pertinente. Ce qui a mis en exergue l’importance du contact direct avec les clients finaux et un impératif de comprendre comment utiliser le digital pour louer des liens forts mais 100 % à distance. Sauf que beaucoup se sont rendus compte à ce moment là qu’ils ne savaient même pas qui leurs clients étaient ou ils en savaient très peu sur eux. Donc, ça a commencé par avoir à retravailler sur la data des entreprises, ce qui nécessite un socle de technologies en termes de collections et d’analyses des datas, de l’application de l’intelligence artificielle …

D’ailleurs, l’intelligence artificielle a joué un grand rôle dans la R&D pour la création même du vaccin anti-Covid, on le sait. L’IA a été déployé pour accélérer chaque étape du processus nécessaire et traditionnel de développement des vaccins et donc une méthode que les laboratoires dans le monde entier entendent maintenant poursuivre. Le rôle du digital, ce n’est pas juste de la technologie pour le plaisir de l’innovation, c’est vraiment le digital au service de la stratégie d’entreprise. La technologie bien conçue est vraiment un levier qui permet d’être prêt à pivoter son business model dans un monde qui change de plus en plus vite mais aussi et surtout qui permet de créer de nouvelles expériences et des propositions de valeur pour chacun d’entre nous, que ce soit en tant que client, employé ou citoyen.

SB – En effet, on a vu une forte accélération, notamment au niveau de la mise en place des vaccins et c’est une très bonne chose. Aujourd’hui, quelle vision pour l’avenir ? Est-ce que ces nouvelles façons de faire sont bien aux services des individus ? C’est la question que l’on se pose tous. Est-ce que ce sera bien au service des individus et de la société en général ?

CA – Un des thèmes que je perçois pour l’avenir, un des grands thèmes concernant l’évolution du digital au service de la société et de l’individu, la grande question de notre siècle, c’est celui de la transformation écologique. Donc comment conjuguer cette accélération de la transformation digitale avec le désir de transition écologique et on peut répondre à deux niveaux :

  • Le premier niveau, déjà connu, c’est de réduire l’impact environnemental de ces fondations IT pour être plus propre, donc ce qu’on appelle le green IT et ça, les tech providers comme Microsoft ont une forte responsabilité pour rendre leurs assets, comme nos datacenters, beaucoup plus neutres (en émission carbone) mais c’est aussi la responsabilité, et d’ailleurs l’inquiétude de toute entreprise.
  • Le deuxième niveau, et le gros vrai enjeu pour la digitalisation, c’est d’utiliser la technologie comme un levier pour activer des initiatives de transformations vraiment durables et socialement responsables. On passe du Green IT à IT for Green. La vraie question à se poser, c’est comment peut-on mettre la technologie au service d’une approche écologiquement et socialement durable, c’est ce qu’on appelle l’économie circulaire. L’économie circulaire n’est pas un nouveau sujet mais qui n’avait jamais vraiment atteint son apogée, notamment en raison de limitations technologiques. Aujourd’hui, de nombreux scénarios sont possibles comme par exemple, le partage de données à grande échelle, complètement sécurisé, tout au long d’un écosystème, comme par exemple, celui d’un producteur local jusqu’aux organismes de certification ce qui permet de complètement révolutionner une « supply chain » de manière responsable. Ma vision pour le futur, c’est vraiment l’engagement du digital au service de l’économie circulaire, donc de la société et des personnes.

SB – Est-ce qu’il n’y a pas aussi des risques pour les individus, associés à ces transformations et notamment en termes de cyber sécurité ?

CA – Oui bien sûr, il y a des risques, d’ailleurs, si on reprend l’exemple du télétravail, il est certain que ces changements n’ont pas été vécus de la même manière par tous et c’est justement pour ça qu’on a vraiment besoin de remettre la personne, le collaborateur ou le client, au centre de tout. Il faut lui donner des choix, lui faire confiance, lui donner les outils nécessaires pour le responsabiliser. Mais pour ça, on a d’abord besoin de lui donner confiance ce qui nécessite d’être capable de garantir l’intégrité de sa liberté, par exemple en s’assurant de la transparence des algorithmes, en luttant contre les biais, en respectant son identité et ses données, tout en trouvant le bon équilibre entre la législation, la vie privée, la technologie et bien sûr sa sécurité, tout ce qui se trouve dans le domaine de la cybersécurité et de l’informatique de confiance. Et le gouvernement, les entreprises avons les moyens et le besoin de donner ces garanties, tout autant qu’un besoin d’inclusion, d’accessibilité et d’éducation de chaque individu.

François Cuny INRIA

François Cuny INRIA

Intervention de François Cuny, directeur général délégué à l’innovation, Inria – L’Inria, c’est l’Institut National de la Recherche dans les sciences du numérique et les mathématiques appliquées. En quelques chiffres, et sur le sujet qui nous concerne aujourd’hui l’innovation, l’Inria, c’est à peu près 4000 personnes qui travaillent dans des petites unités qu’on appelle des équipes projets. Il y en a deux cents à peu près et ces équipes projets produisent environ une centaine de logiciels chaque année qui sont déposées, qui sont déployés, qui sont souvent en open source. L’Inria, c’est depuis 20 ans quelques 200 startups lancées. Et puis, c’est l’investissement dans un certain nombre de dynamiques collectives notamment autour des standards ouverts comme le W3C (World Wide Web Consortium) fondé il y a un certain temps et sur lequel l’Inria a été précurseur .

Alors aujourd’hui on va parler de la situation suite à cette pandémie qui nous touche tous depuis plus d’un an et qui a radicalement transformé notre manière de vivre au quotidien avec, on l’a constaté, un rôle central pris par le digital aussi bien dans nos vies professionnelles, vous avez tous été de près ou de loin confrontés au télétravail, à l’utilisation des outils numériques mais aussi dans les vies privées, la commande en ligne a explosé. Dans la santé, la télé-consultation s’est mise en place, on a vu des démarches administratives qui se sont multipliées. Et avec cette prise de conscience de la place du digital, du numérique, on a aussi vu apparaître un certain nombre de faiblesses, des faiblesses plus ou moins effrayantes, plus ou moins inquiétantes.

D’abord évidemment, la dépendance aux technologies, la dépendance au numérique. Si on ne parle que des outils de visioconférence, je pense qu’on a tous expérimenté des difficultés parce que l’outil était plus ou moins adapté, plus ou moins compatibles avec les logiciels, des faiblesses plus inquiétantes que sont les problèmes de cybersécurité qui ont fortement augmenté pendant l’année 2020, plus 50 % quasiment de problèmes de cybersécurité avec des mots que l’on connaît comme le fishing, les rançongiciels ou des attaques particulièrement ciblées. Et puis des choses qui étaient un petit peu moins peut être visibles comme le poids des leaders internationaux de la tech qui ont su imposer leur façon de voir, leur façon de faire et en particulier, on l’a vu l’année dernière, leurs standards dans le cadre du contact tracing, le standard américain d’Apple et Google a été imposé à tous les pays européens, à part la France qui a un peu résisté, comme dans son village gaulois.

Alors en fait, cette prise de conscience, elle nous rappelle qu’il y a une dizaine d’années, Marc Andreessen, dans le Wall Street Journal, annonçait « le logiciel dévore le monde ». Marc Andreessen, la personne à l’origine de Mosaic, le moteur de recherche qui équipait les ordinateurs au tout démarrage il y a une vingtaine d’années (*). Ensuite, on a parlé big data, aujourd’hui c’est probablement l’intelligence artificielle mais on s’en rend compte tous les jours – le logiciel dévore le monde – et ça c’est vrai pour tous les pans de la société, tous les pans de l’économie. Quelques exemples : la santé, beaucoup de monde utilise aujourd’hui des outils comme Doctolib. Pour ceux qui ont des enfants dans le supérieur ou en fin de lycée, Parcours Sup révolutionne le passage du lycée aux études supérieures et puis on va retrouver ce genre de choses dans les transports, le tourisme, l’énergie, l’environnement, l’agriculture, l’industrie évidemment. C’est partout et donc la question qu’on se pose, c’est comment ne pas se faire dévorer.

Pour le traiter ce point, je vais vous proposer quatre enjeux qui nous semblent majeurs :

  • Le premier enjeu, c’est l’enjeu des talents et des compétences. Le logiciel, c’est avant tout des hommes et des femmes qui maîtrisent, qui comprennent, qui manipulent, qui traitent ce qui se passent dans nos ordinateurs, dans nos outils numériques et il faut les attirer. Nous avons une notion d’attractivité vers notre pays, vers l’Europe mais aussi les attirer vers le numérique lui-même et vers les technologies. Il y a un enjeu très fort sur l’attractivité des talents. Ça s’accompagne de dynamiques indispensables au tour de la formation, tout au long de la vie. La formation dans le numérique n’est probablement pas assez réparti tout au long de la vie, depuis très tôt au collège mais ça peut même être plus tôt jusqu’à la formation continue évidemment et la reconversion d’un certain nombre de personnes sur les technologies du numérique. Puis enfin, il faut savoir retenir les talents et peut-être que contrairement aux idées reçues, je ne crois pas que ce ne soit qu’un problème de salaire. Evidemment, ça joue mais je crois beaucoup à l’enjeu des valeurs, de l’éthique, du style et du type de société que l’on veut et le fait que cela peut retenir les talents de façon beaucoup plus efficace que le salaire.
  • Le deuxième enjeu, c’est l’enjeu des infrastructures. On connaît la France, on connaît l’Europe pour ses infrastructures routières, aéroportuaires, de santé voire même plus récemment, la fibre optique. En fait, on ne parle pas assez peu voire pas du tout d’infrastructure logicielle. Elles sont majeures. J’en cite trois – au socle de l’informatique et du numérique, les systèmes d’exploitation et les systèmes d’exploitation à venir. Nous avons perdu la compétence et nous avons besoin de la retrouver. Les OS pour les téléphones mobiles, pour les outils mobiles ou l’internet des objets. Il est nécessaire qu’on se concentre là-dessus. Le deuxième point des infrastructures, ce sont les algorithmes qui vont permettre de faire parler les données. On peut parler de l’intelligence artificielle avec la génération, la manipulation, le calcul et la visualisation pour l’exploitation de ces données. Et enfin, le troisième socle d’infrastructure est tout ce qui va permettre de faire fonctionner le calcul, le stockage, les échanges et les interconnexions de ces données et on peut parler du cloud ou du futur du web par exemple qui me paraissent des sujets absolument majeurs.
  • Le troisième gros enjeu est la confiance. C’est absolument central pour ne pas se faire dévorer. Il faut évidemment des gens compétents, des infrastructures et il faut que la population est collectivement confiance. Ça passe par de grands défis scientifiques. J’évoquais tout à l’heure les problèmes rencontrés pendant la crise. Dans les défis scientifiques, le premier qui vient à l’esprit, c’est le défi de la cyber avec des enjeux absolument colossaux. L’arrivée de l’ordinateur quantique pourrait révolutionner les solutions de cybersécurité. Il va falloir y travailler très fortement. Le défi scientifique de la protection des données personnelles – on connaît la RGPD en Europe, il faut derrière qu’il y est des protocoles pour les protections des données personnelles qui s’appliquent à tous les algorithmes. Et puis il nous faut une intelligence artificielle de confiance, explicable, transparente et tous les algorithmes devraient être transparents et nous avons un travail colossal pour y arriver.
  • Et enfin le quatrième enjeu nécessaire, c’est comprendre les dynamiques d’innovation. On est dans le numérique, on est dans le logiciel et les types d’innovations sont différentes de celles qu’on connaît habituellement. Elles sont non linéaires. Il faut oublier dans le numérique la notion de TRL, ce n’est pas séquentiel, ça ne se passe pas en faisant de la recherche très amont puis de l’expérimentation puis des prototypes puis du développement. Dans le logiciel, certaines technologies mettent des dizaines et des dizaines d’années a émergé et puis d’autres, du jour au lendemain, révolutionnent tout un pan de l’économie. C’est beaucoup plus autour des compétences que ça se situe et pour travailler autour des compétences, il y a une mécanique qui fonctionne bien dans le numérique, en tout cas, qui fonctionne partout dans le monde, c’est la mécanique startup qui met les gens en mode projet d’innovation. Il ya évidemment des réflexions à avoir autour de la propriété intellectuelle des logiciels et de ce qu’est la dynamique d’open source. Pour résumer, tout ça c’est une dynamique d’écosystèmes, comment fait on fonctionner ensemble des structures, petites, moyennes, grandes, académiques, privés pour que les flux de compétences se fassent de façon optimale et c’est cela qui va apporter la dynamique d’innovation.

Voilà les quatre enjeux qui me semblent majeurs. Ça me permet de conclure cette présentation sur le fait que grâce (malheureusement grâce) à la crise on a vu une progression de la maturité des gens sur le sujet du numérique, sur le sujet du digital. Nous allons avoir une société qui va être plus exigeante car plus éduquée et c’est probablement une opportunité pour nous tous pour avoir un monde qui soit plus au service des personnes et un digital plus humain.

Marc Giget et Sylvie Borzakian EICSI

Marc Giget et Sylvie Borzakian EICSI

Sylvie Borzakian, EICSI – Nous voyons bien qu’au delà des problèmes éthiques et de sécurité, l’éducation revient encore une fois au centre comme nous l’avons vu précédemment dans la séance médias. L’éducation est clé pour comprendre et interagir de façon responsable avec ce nouveau monde. Par ailleurs, avec les étudiants ce matin, on a vu que vous êtes totalement aligné sur le fait qu’ils ont vraiment des attentes et que ce n’est pas forcément le salaire qui va les retenir mais ce que va apporter l’entreprise dans laquelle ils vont travailler. Ils sont très attachés à ce qu’ils vont faire dans leur vie, au delà de leur salaire.

Marc Giget, EICSI – Nous abordons maintenant la problématique des GAFA, donc ces grandes entreprises qui ont pris beaucoup de pouvoir. Pour traiter le sujet, nous accueillons Joëlle Toledano qui est professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine (, également membre de l’Académie des Technologies, Pôle Technologies, Economies et Sociétés) et qui vient justement de sortir un ouvrage qui s’intitule « GAFA, reprenons le pouvoir », livre qui a reçu le Prix du livre d’économie 2020. Alors il semblerait que comme pour la domination des GAFA, on ait connu dans le passé des entreprises dominantes lors de toutes les révolutions industrielles et il y a des outils pour les contrer, ce sont les lois antitrust et abus de position dominante. Il semble qu’il y ait quelque chose de nouveau pour les GAFA qui fait qu’elles sont un risque pour la démocratie et la liberté des individus. Quelles sont la nature de ces risques liées à ces nouveaux acteurs puissants ?

Joëlle Toledano

Joëlle Toledano

Joëlle Toledano – Il y a un vrai risque et je vais donner des ordres de grandeur pour comprendre la puissance de ses acteurs et on pourra ensuite parler des risques. La puissance économique, c’est deux fois et demi le CAC 40. Apple tout seul représente le CAC 40 ou ces deux années de valeur ajoutée créée en france, deux fois le PIB. Du côté de la technique, c’est une puissance de recherche et développement (R&D) énorme qui représente une fois et demi la R&D totale en France, concentrée autour du numérique et de ses développements. Il y a une capacité à dégager de l’argent du jour au lendemain avec des centaines de milliards sans aucune difficulté et puis cette expansion dans l’automobile, dans la santé, dans l’assurance qui va très au delà de ce qu’on a pu connaître dans les développements antérieurs. Enfin, et on arrive aux aspects démocratiques, ce développement dans tous les réseaux sociaux dont on voit à la fois la puissance sur le lien social mais aussi les dégâts que cela peut créer en termes de polarisation, d’intervention sur les résultats démocratiques. Tout cela fait que ces quatre acteurs, qui chacun ont un modèle économique différent, ont une capacité à influencer l’économie occidentale à nul autre pareil.

GAFA reprenons le pouvoir

GAFA reprenons le pouvoir

MG – Sur ce sujet des GAFA, donc tu as eu prix du livre d’économie, ça marque surtout qu’apparemment il y a un accord entre les économistes, et c’est rare, les économistes n’étant pas souvent d’accord, sur la nécessité d’un meilleur contrôle des GAFA et d’ailleurs tu parles de consensus des économistes. Quelles sont les bases de ce consensus ?

JT – Les bases de ce consensus maintenant, ce n’était absolument pas le cas il y a 3/4 ans, c’est :

  1. Ils sont arrivés à un point où ils verrouillent les marchés sur lesquels ils interviennent et où il n’y a plus de concurrence possible indépendamment des moyens qui sont mis.
  2. Ils se servent pour cela d’un certain nombre de stratégies qui vont de l’abus de position dominante aux acquisitions, ce qu’on appelle les « killers acquisitions » qui visent à verrouiller / empêcher la concurrence de se déployer. Cela concerne aussi l’incapacité du droit de la concurrence à s’y attaquer alors qu’on pensait que c’était possible et même quand on est capable de condamner quelque chose, on n’arrive pas à mettre en place ce qu’on appelle en jargon les remèdes qui permettent effectivement de rétablir la concurrence comme on a pu l’opérer par le passé. Bref, on a un système là qui, si on n’intervient pas, va empêcher au fond l’innovation et la croissance.

MG – Donc consensus sur le diagnostic mais est-ce qu’il y a consensus sur les actions à mener parce que certains veulent aller jusqu’au démantèlement, d’autres pensent que c’est un problème de régulation. Est-ce qu’il y a consensus aussi sur les démarches ?

JT – Non, il n’y a pas vraiment consensus sur les démarches. Il y a un consensus sur le fait qu’il faudrait modifier le droit de la concurrence mais est-ce que c’est suffisant ou pas ? Selon le cas, les observateurs ont des positions différentes. Sur le démantèlement, là encore, il n’y a pas consensus. Pour beaucoup, c’est ce rêve de refaire ce qui s’était fait au début du 20e siècle quand on était face à ces acteurs puissants mais personne n’est vraiment capable de dire comment il faudrait découper les acteurs. Il y a quelques idées et en tout état de cause, on l’a vu encore récemment sur des choses beaucoup plus concrètes, beaucoup plus petites, l’Europe est absolument incapable d’imposer politiquement un démantèlement sur ces acteurs là. Est-ce que les américains feront du démantèlement, je ne crois pas, parce que pour eux, c’est vraiment des acteurs très importants dans leur guerre contre la Chine. Par contre, le seul acteur sur lequel, je pense qu’il pourrait y avoir un une action sur les démantèlements, c’est Facebook.

MG – Pour toi, quels sont les grands problèmes à régler ? Qu’est-ce que le plus important dans cette réglementation des GAFA, les grands points qu’il faut régler, ceux qui sont plus marginaux ?

JT – Réintroduire / rétablir de la concurrence. Là où on a un vrai problème, c’est récupérer et disposer de compétences dans tout ce nouveau monde du numérique, dans les algorithmes. Il y a une asymétrie d’information absolument colossale. Aujourd’hui, ou hier ou avant-hier d’ailleurs, Google modifie son algorithme plusieurs fois par jour. En 2018, Google a modifié son algorithme plus de trois mille fois. Si on ne met pas en place des outils de contrôle pour comprendre ce que fait Google par exemple mais c’est pareil pour Amazon, pour Facebook, pour Apple. Si on ne s’équipe pas en termes de compétences, de data scientist, on sera absolument incapable de rétablir la concurrence qui me paraît être l’objectif phare.

MG – Quand tu dis on, ce sont les organismes de réglementation d’état ?

JT – C’est la régulation publique mais c’est aussi les universitaires, les institutions, les concurrents. Quand on regarde ce qui se passe dans un certain nombre de sujets où il y a des acteurs qui se battent pour obtenir plus d’autonomie, plus de compréhension. La publicité, un sujet très important, qu’est-ce qui se passe vraiment dans la publicité ciblée, dans la publicité sur internet ? En réalité, le seul mot qu’on trouve partout, c’est opaque. L’Autorité de la Concurrence vient enfin de pouvoir condamner sur un point précis ce qui se passe en matière de publicité. ça veut dire également que les acteurs, s’ils veulent un rétablissement de la concurrence, doivent aussi se battre pour comprendre le partage de la valeur et voir comment ils peuvent effectivement se réintroduire sur ces marchés, faute de quoi, on n’y arrivera pas. C’est vraiment la compétence du XXième siècle, la compétence du numérique qui doit sortir du seul lieu de ces acteurs que sont les GAFA.

MG – On a vu que ça a bougé de façon un peu inattendu et rapide sur la taxation des entreprises du numérique, encore qu’on nous dit qu’Amazon y échapperait malgré tout, malgré de nouveaux formats mis en place. Est-ce qu’il y a des étapes prévues au niveau européen, international, G20 ou autres, qui devraient permettre d’avancer dans cette réglementation ? Est-ce qu’il y a encore des actions à mener ? Est-ce que tu es plutôt optimiste sur l’évolution des choses ?

JT – Il y a un ensemble d’initiatives partout en Europe, aux Etats-unis et ailleurs. En Europe, très précisément il y a eu deux initiatives – le Digital Market Act et le Digital Services Act, qui sont aujourd’hui en débat, qui sont des initiatives intéressantes mais qui, à mon avis, n’intègre pas encore suffisamment cette nécessité de compétences, de rentrer dans les algorithmes, de rentrer dans les data, de voir comment concrètement l’ensemble les acteurs se mettent autour de la table pour voir si cela nécessite de les partager, dans quels cas on peut faire de l’interopérabilité, bref rentrer dans les sujets et sortir des démarches plus « littéraires », d’information de contrôle une fois par an, qui sont les habituelles méthodes juridiques pour contrôler les comportements abusifs.

On vient d’avoir récemment une initiative américaine avec d’un côté, cinq projets de loi et puis toute une série de contentieux. Il ne faut pas s’attendre à ce que tout se passe vite. Tout cela est assez lent mais commence à imposer une pression à partir de laquelle on peut s’attendre à des concessions et pourquoi pas un de redémarrage bout par bout de la concurrence dans des secteurs où ça deviendra plus possible que ça ne l’est aujourd’hui.

Jacques-François Marchandise FING

Jacques-François Marchandise FING

Jacques-François Marchandise, délégué général de la FING – La Fondation Internet Nouvelle Génération travaille depuis 21 ans maintenant sur la prospective des transformations numériques et donc je suis heureux de venir dans ce contexte pour vous parler d’enjeux de moyen et de long terme du numérique. Comment est-ce que le numérique aujourd’hui peut s’adapter aux transformations, aux contraintes mais aussi au formidable potentiel du monde de demain. A la FING, nous avons travaillé depuis pas mal d’années à cette exploration du numérique. Nous sommes un acteur collectif rassemblant des entrepreneurs, des acteurs publics, nationaux et territoriaux, des chercheurs, des experts, des acteurs associatifs. Nous travaillons dans un modèle ouvert, tout ce que nous faisons est en licence libre depuis notre création. Nous avons travaillé également sur la question qui s’est fortement posée, et encore plus fortement posée en 2020, d’une transformation du numérique. Se demander « est-ce que nous pouvons changer le numérique tel qu’il est » parce que tout simplement le monde de demain le mérite, probablement l’exige. A la base de ce travail, il y a tout simplement le fait que les numérique aujourd’hui est sur la sellette, on a tendance à dire chez nous qu’il faudrait appuyer sur la touche #RESET parce que tout un ensemble de grandes promesses qu’on connaissait dans les débuts de l’internet, dans les débuts du web, dans les débuts au fond d’un numérique entre les mains du plus grand nombre, ce sont des choses se sont passées autrement aujourd’hui. C’est un numérique qui pose des grandes questions de confiance, des questions de libertés publiques, de qualité de l’information, de dégradation des conditions de travail, et de travail décent, de grands déséquilibres mondiaux, de répartition extrêmement inégale de la valeur et puis des questions inclusives extrêmement fortes sans oublier les impacts environnementaux franchement négatifs et même inquiétants.

Comment fait-on pour surmonter ces questions et pour que le numérique évolue et se transforme ? Quand on se met à y travailler, ce que nous avons fait, on constate qu’il faut déjà être capable, au-delà de la critique, de raconter un numérique que nous voulons, que nous souhaitons qui correspondrait au fond, à des perspectives d’avenir plus fertiles que celles que nous connaissons aujourd’hui. Quand on mène ce travail là, on constate, bonne nouvelle, qu’il y a beaucoup de choses qui sont possibles, qu’on peut avoir des ambitions à court et moyen termes et qu’on peut entreprendre des choses, des actions à vocation d’impacts avec les concepteurs, les commanditaires et les usagers du numérique.

Alors quels impacts ? Des impacts éthiques, sociaux, environnementaux, des impacts concurrentiels parce que la vie n’est pas exactement facile, si aujourd’hui, je suis en France et en Europe, entrepreneur du numérique qui essaie de jouer dans les règles face à des acteurs mondiaux qui jouent dans leurs règles et puis des impacts bien sûr de gouvernance et de régulation. Donc, comment est-ce qu’on a des critères pour le soutien à l’innovation et pour la maîtrise d’ouvrage public et privé des grands commanditaires de l’innovation ? Comment est-ce qu’on ouvre des perspectives beaucoup plus grandes pour la conception responsable ? Comment est-ce qu’on considère que des nouveaux critères d’impact vont être des facteurs d’attractivité pour les employeurs du numérique qui sont confrontés à la problématique de la marque employeur ? Est-ce que je veux vraiment travailler dans ce numérique là ? Et puis comment fait-on pour avoir une culture numérique partagée qui crée de bonnes conditions de maîtrise de nos choix numériques ?

On a essayé de définir les qualités d’un numérique que nous voulons plus inclusif, plus capacitant, plus protecteur, plus démocratique, plus frugal, entre autres et on a essayé de qualifier quels acteurs, avec quels leviers. Par exemple, les concepteurs aujourd’hui, les développeurs, les designers qui veulent travailler à des modes de conception technique d’éco-conception, de design éthique et responsable, quand ils le font aujourd’hui, il y en a beaucoup, ce sont des héros simplement parce que la plupart des clients ne leur demandent pas, même les clients en charge de l’intérêt général comme les clients publics. Les commanditaires d’innovation eux-mêmes ont beaucoup de leviers. S’ils envoient un signal plus fort vers les concepteurs, ils arriveront à satisfaire un ensemble de critères qui sont des critères montants y compris chez les investisseurs donc les gens qui mettent de l’argent sur le numérique aujourd’hui pourraient considérer qu’ils sont porteurs d’une partie de la solution. Et puis, il y a des cadres publics, politiques et de régulation qu’il faut sans doute faire évoluer constamment. On constate que les chercheurs doivent être mis davantage à contribution pour la production de connaissances et de compréhension aussi bien du côté des sciences de l’ingénieur et des sciences du numérique que du côté des sciences humaines et sociales. On constate que les employeurs peuvent intégrer davantage dans le champ numérique, par exemple, des environnements de travail plus en phase avec le travail des gens et puis avoir des choix de responsabilités sociales et environnementales plus marqués.

On a besoin de toute l’énergie des enseignants, des formateurs, des médiateurs, de l’éducation populaire et de beaucoup d’autres et puis aujourd’hui il y a deux acteurs qui sont particulièrement importants, premier acteur, c’est vous et moi. La société civile doit pouvoir dire son mot sur le numérique de demain et les générations futures deviennent de plus en plus exigeantes d’un numérique qui fait sens aujourd’hui, qui fait sens pour le monde de demain et donc on a mis en place une modalité pour travailler à ce numérique qui consiste à proposer à des coalitions d’acteurs hétérogènes de nouer des alliances sur tout un ensemble de sujets.

Agir sur la commande pour rassembler les acteurs qui mettent de l’argent sur le numérique, qui mettent des moyens qui en font des stratégies publiques ou des stratégies dans les entreprises. Agir sur le numérique lui-même et sur l’offre, comment est-ce qu’on conçoit ? Quel choix d’architecture ? Comment est-ce qu’on décentralise ? Comment est-ce qu’on agence autrement les pouvoirs techniques et puis agir sur les usages. Comment est-ce qu’on rend un numérique plus fort en termes de contre-pouvoir, en termes de consommation et de maîtrises d’usages. Et puis, cette trajectoire de coalition vise à définir des objectifs à l’échéance tangible visible, à échéance de trois ans à partir de 2022 pour ceux que nous avons commencé à faire émerger en 2020 sur tout un ensemble de sujets de trois familles : une famille d’enjeux environnementaux, une famille davantage du côté de l’éthique, de la démocratie, de la liberté et puis une famille davantage du côté de l’inclusion et de la capacitation. Si je prends un exemple parmi d’autres, comment est-ce que nous allons vers un numérique plus frugal, qui va consommer moins de ressources ? En réalité, en mettant autour de la table les acteurs pour qui c’est tout simplement l’élégance du code en tant que chercheur en informatique, en tant que développeur, les acteurs pour qui on est tout simplement en présence d’un numérique dont les usages sont facilitées et d’un numérique qui est moins prédateur de l’attention. On a de cette façon là plusieurs dizaines de sujets qui sont à travailler ensemble pour donner un numérique au service de la qualité des bonnes pratiques, au service de l’équité éducative, une intelligence artificielle plus responsable et donc tracer les chemins vers un numérique souhaitable, c’est exactement la vocation de ces travaux collectifs.

A suivre

Pierre Métivier
@PierreMetivier

Note – Mosaic est considéré comme le premier navigateur ayant popularisé le Web (plutôt qu’un moteur de recherche) Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/NCSA_Mosaic

Pour aller plus loin,

  • Le replay de cette cession

Une agriculture écologique, valorisée et valorisante, focus sur une conférence passionnante autour des défis de l’innovation post-covid

Les grands défis d'innovation

Les grands défis d’innovation

Comment relever les défis d’innovation pour la société à l’horizon 2030 ? Pour répondre à cette question, 35 intervenants et 25 organisations (institutions, médias, scientifiques, entreprises et étudiants) ont participé le 17 juin 2021 à la 14ème Rencontre Nationale des Directeurs de l’Innovation et se sont relayés pour partager leurs visions et leurs projets d’un monde post-Covid.

Focus sous forme de transcription (*) sur la séance dédiée à l’agriculture. « L’agriculture française a démontré sa mobilisation et son efficacité pendant la pandémie qui n’a connu aucune pénurie alimentaire. Le secteur fait également face à une transition écologique rapide tout en peinant à faire reconnaître la valeur de ses produits et services. Quelles grandes étapes, projets et objectifs d’innovation de la transition agricole actuelle ? » avec des intervenants du monde de la recherche et, moins connues, des coopératives agricoles.

Toutes les séances de cette conférence sont accessibles en ligne gratuitement sur la chaîne YouTube des Mardis de l’innovation. Vous retrouverez le replay de ce panel Agriculture en fin de ce billet.

Intervenants panel innovation et agriculture

Intervenants panel innovation et agriculture

Sylvie Borzakian, EICSI

Sylvie Borzakian, EICSI

Sylvie Borzakian, EICSI – Nous allons à présent passer au panel « Agriculture écologique plus valorisée et plus valorisante ». Nous avons la chance d’avoir avec nous des coopératives agricoles telles que Terrena et Invivo également Sol et Civilisation et Fermes de Figeac qui sont un peu plus petites mais c’est intéressant d’avoir leur vision ainsi que celle de l’INRAe avec Rémi Cailliatte, directeur de Plant2pro et Catherine Renard, directrice de Qualiment.

Remi Cailliatte Plant2Pro

Remi Cailliatte Plant2Pro

Rémi Cailliatte, Plant2pro – J’introduirai mon intervention en rappelant rapidement que l’agriculture doit à la fois à s’inventer plus économe en ressources naturelles, plus respectueuse de l’environnement et participer à la préservation de la biodiversité. Elle doit en même temps faire face aux changements climatiques et proposer des solutions pour contribuer à son atténuation. Elle doit enfin assurer une production d’abord suffisante pour garantir notre souveraineté alimentaire et de qualité tant sanitaire que nutritionnelle. Cela passe notamment par une « écologisation » des productions agricoles, autrement dit, la mise en oeuvre d’une agriculture agro-écologique. Cette agriculture agro-écologique est caractérisée par trois grands principes :

  • elle mobilise d’abord la diversité à différentes échelles,
  • elle s’appuie sur le bouclage des cycles bio-géochimiques dans une logique de circularité,
  • enfin elle met en jeu les régulations naturelles.

Pour mobiliser ses leviers, il convient d’identifier et de comprendre les processus biologiques qui sous-tendent le fonctionnement des écosystèmes agricoles. L’agro-écologie est donc une agriculture de la connaissance et de la science, c’est une agriculture de l’innovation.

Je suis Rémi Cailliatte, je travaille à l’INRAe et je suis directeur de l’Institut Carnot Plant2pro, l’institut Carnot des productions végétales. Pour relever ces défis, l’institut Carnot Plant2pro propose une vision systémique des productions végétales au service de la transition agro-écologique. Pour cela, nous développons des recherches sur l’ensemble des leviers mobilisables afin d’accélérer le progrès génétique des plantes cultivées par l’exploitation de la diversité afin de développer des stratégies de contrôle et de pilotage de la santé des cultures, de concevoir des systèmes de culture multi performant et de stimuler le développement des technologies du numérique et de la culture de précision. La transition agro-écologique s’appuie sur un changement de paradigme central.

Pour mobiliser les processus biologiques et les régulations naturelles, il faut s’appuyer sur la diversité et ce à différentes échelles. Cela génère des questions de recherche et des fronts de sciences et conduisent à des innovations pour répondre aux enjeux comme, par exemple, pour la santé des cultures et diminuer le recours aux pesticides de synthèse en combinant les résistances génétiques des plantes à des stratégies de bio-contrôle ou via des stratégies de renforcement de l’immunité des plantes. Mais également améliorer la nutrition des plantes en diminuant l’utilisation des engrais. Cela passe par l’utilisation et le pilotage des interactions entre les plantes et le phytodium, c’est à dire, les micro-organismes qui interagissent avec elle. C’est la bio-stimulation. En introduisant également de nouvelles espèces dans les systèmes de culture qui rendent des services en termes de pollinisation, de fertilité, des sols de régulation des bio-agresseurs ou encore en exploitant au mieux le rôle de puits de carbone des cultures pour contribuer à l’effort d’atténuation du changement climatique, en intensifiant les systèmes de culture pour maximiser la séquestration du carbone dans les sols.

Dans le contexte du changement climatique, l’activité agricole passe d’une activité risquée à une activité incertaine. Comment améliorer la résilience des exploitations et des filières, diminuer leur vulnérabilité face aux aléas ? La combinaison des outils d’observation et de monitoring et de la modélisation permettent de construire des outils de prédiction pour répondre aux enjeux de performance mais aussi d’anticipation des différentes pressions climatiques et épidémiologiques. A ces changements de paradigmes s’ajoutent les ruptures technologiques qui constituent des facteurs d’accélération de nos recherches et améliorent notre capacité à piloter des systèmes de plus en plus complexes. Ainsi la combinaison de la génomique et de la phénomique, des stratégies de speed breeding et l’amélioration de l’efficacité des outils bio-technologiques dont l’édition des génomes permet d’accélérer les processus d’innovation variétale mais aussi le développement des approches prédictives en biologie ou encore l’avènement des technologies du numérique, de l’intelligence artificielle et de la robotique dans les productions végétales. La transition agro-écologique induit des changements voire des bouleversements dans les pratiques des agriculteurs et dans les filières. Caractériser et évaluer les bénéfices apportés à la fois sur la sécurisation des productions en termes de quantité et de qualité des produits alimentaires mais également sur l’environnement et sur la qualité de vie sont des facteurs clés d’encouragement à la transition. Cela permet de qualifier et reconnaître les pratiques vertueuses et cette reconnaissance sera d’autant plus efficace qu’elle sera couplé à une valorisation des produits de la récolte assurant leur attractivité et leur compétitivité et qu’elle répondra également aux enjeux de la transition alimentaire qui vous seront décrits par ma collègue Catherine.

Catherine Renard Carnot Qualiment

Catherine Renard Carnot Qualiment

Catherine Renard, directrice, Carnot Qualiment – Je vais vous décrire maintenant ce que nous faisons dans le Carnot Qualiment, votre partenaire de recherche pour l’innovation en alimentation, pour que les produits de cette agriculture écologique décrite par Rémi Cailliatte soient mieux valorisés dans des aliments qui répondent aux enjeux de la transition alimentaire. En effet, une transition alimentaire devra accompagner la transition agro-écologique pour nourrir des populations plus âgées, plus urbaines, avec un besoin de rééquilibrage entre les produits animaux et végétaux et également de diminuer les excès en calories, sel ou sucre. Donc comme vous le voyez, beaucoup de transitions qui suscitent des besoins de connaissances et d’innovation dans un futur proche.

  • En inscrivant la production d’aliments dans la bio-économie et une bio-économie durable et territorialisée, le Carnot Qualiment se trouve donc au cœur de trois enjeux :
  • prendre en compte l’évolution de l’agriculture et donc proposer des procédés qui peuvent s’adapter à des produits agricoles différents et plus variés
  • concilier la production alimentaire et non-alimentaire pour une valorisation complète des produits et des co-produits
  • s’inscrire dans la circularité en développant des procédés qui permettent le bouclage des cycles.

Dans le Carnot Qualiment, nous travaillons donc à développer des solutions pour transformer de façon durable les produits agricoles en aliments à la fois sains et appréciés par les consommateurs. Un point crucial est d’aller vers des procédés durables, sobres et adaptés à la production à plus petite échelle pour deux raisons : d’une part à cause d’un effet d’une plus grande variabilité des produits agricoles comme mentionné par Rémi et d’autre part pour avoir une transformation plus locale répondant aux demandes de proximité et de transparence de nos concitoyens.

Nous développons donc des connaissances à la fois pour identifier les meilleurs compromis pour les procédés existants mais aussi les possibilités de procédés moins classiques depuis les solutions low tech comme la fermentation jusqu’à les technologies plus futuristes comme la lumière pulsée. Un effort particulier est mené sur des végétaux riches en protéines végétales et notamment les légumineuses pour en revisiter l’utilisation alimentaire mais aussi pour mieux connaître leurs effets physiologiques et leur insertion dans une alimentation équilibrée à tous les âges de la vie. Par ailleurs, la transition agro-écologique nous conduit à réévaluer les bénéfices des risques et par exemple chercher de nouvelles solutions pour contrôler les développements de micro organismes pathogènes ou remplacer certains additifs, soit par des procédés soit par des extraits végétaux ou des micro organismes. Enfin un driver de l’innovation en agro-alimentaire est le changement de réglementation. Et un exemple flagrant, c’est ce qui est en train de se passer autour des emballages avec la législation sur les plastiques à usage unique ce qui suscite de nombreuses questions de recherches porteuses d’innovation. D’abord connaître l’effet du recyclage justement des emballages sur leurs propriétés barrières et la sécurité chimique des plastiques recyclés et également avec le Carnot 3Bcar, développer les alternatives bio-sourcées et aptes au contact alimentaire et des méthodes bio-technologiques pour régénérer les monomères et donc refaire des plastiques. Et enfin, à moyen terme, réfléchir à un nouveau trio produits procédés emballages pour ces nouveaux emballages.

Lancelot Leroy Terrena

Lancelot Leroy Terrena

Lancelot Leroy, directeur innovation et développement de la coopérative Terrena – Terrena est une coopérative agricole qui va des parcelles jusqu’à vos assiettes. Cette coopérative agricole est dirigée par des agriculteurs et a 130 ans d’histoire. On ne va pas parcourir l’ensemble de l’histoire mais elle a traversé la grippe espagnole, la grippe de Hong-Kong et l’ensemble des événements du XXème et du début du XXIème siècle. Nous sommes présents sur l’Ouest de la France, essentiellement en Pays de la Loire et dans le nord de la région Nouvelle Aquitaine et vous nous connaissez peut-être plus certainement au travers de nos marques comme Père Dodu, Val Nantais et Ackerman ou par nos alliances au travers de Paysan Breton et plus récemment par une marque que nous avons créée sur laquelle nous reviendrons, La Nouvelle Agriculture, la marque des agriculteurs.

Alors quelle vision avons-nous de cette société et de cette agriculture post-Covid. Pour nous, elle confirme deux choses importantes :

  • la première, c’est que, on a des tendances confirmées au niveau du consommateur, qui veut savoir ce qu’il mange, qui veut savoir qui l’a produit et qui de plus en plus est sensibilisé aux impacts environnementaux de son acte d’achat.
  • la seconde, une importance remise sur la partie alimentation avec notamment des aspects, peut-être en contrepoint, au travers des pénuries mais l’alimentation est revenue au cœur du dispositif avec les images de rayons vides qu’on a pu voir aux informations. Et avec cette importance de l’alimentation, le retour d’une approche ou d’une certaine approche de la ruralité en particulier par les consommateurs urbains. Il y a un certain nombre d’entre eux prenant des maisons secondaires voire tournant la page de la vie urbaine pour s’installer directement à la campagne.

Donc ces éléments viennent renforcer deux idées fortes. Il faut renforcer le lien entre agriculture et consommateurs et d’autre part et comme le dit si bien le sociologue Jean Viard, « L’agriculture n’est pas un problème mais c’est une solution » face à un certain nombre des défis à venir. C’est dans cette logique que Terrena, dès 2008, s’est engagée dans un grand débat en réunissant 2500 agriculteurs sur l’ensemble de son territoire pour projeter finalement quelle serait l’agriculture de demain et quelles étaient les attentes de nos adhérents et en grande majorité ils nous ont dit – aidez-nous à adapter nos pratiques aux nouvelles demandes de la société. Donc c’est à ce moment-là, on est au moment du Grenelle de l’environnement et Michel Griffon sort le concept d’une agriculture écologiquement intensive, ce qui peut paraître un peu perturbant comme ça, qui a fait sourire assez largement à l’époque mais dont l’objectif premier est bien d’utiliser la nature avec l’ensemble de ses capacités pour limiter le recours aux intrants. On peut le résumer à « produire plus et mieux avec moins », c’est à dire, d’utiliser les fonctions des écosystèmes de façon à ce qu’ils soient plus résilients. Et donc, ça nous a amené à développer des solutions de bio-contrôle, le trichogramme, des associations de plantes, la substitution de produits, le développement de nouvelles cultures avec le lin et le lupin, (à l’écran, un exemple de lupin en culture associée avec une céréale) et puis des outils d’aide à la décision de façon à mettre la bonne dose au bon endroit et au bon moment.

Alors pour vous montrer un petit peu ce que l’on fait dans les parcelles pour éviter le recours aux produits chimiques, vous avez à l’écran au niveau 1 la pyrale ici à l’état larvaire, sinon c’est un papillon, qui vient manger l’intérieur des plantes, et qui limitent leur développement et qui peut même aller jusqu’à l’épi de maïs et provoquer des dégâts relativement importants à la fois en rendement et en qualité. Donc pour lutter jusqu’à présent, on avait essentiellement des solutions chimiques et donc on a développé une solution d’agriculture biologique qui est le trichogramme, c’est un petit insecte, un micro hyménoptère qui vient pondre ses œufs à l’intérieur de l’œuf de la pyrale et l’œuf va donc se mettre manger de l’intérieur par la larve de cet insecte et donc on met ça dans les parcelles avec un petit carton mais pour pouvoir y arriver, il faut le mettre au bon moment et donc on a redéveloppé un réseau de piégeage. Vous avez ici un phéromone pour capter ce qu’on appelle le pic de vol et mettre des petites plaquettes dans les parcelles de maïs au bon moment.

Les évolutions en agriculture sont associées au rythme des récoltes donc on essaye tous les ans et le développement de ces changements de pratiques importants, il se fait forcément sur un pas de temps progressif avec une évolution des surfaces fois quinze en dix ans quand même mais avec des changements de pratiques qui se font de façon progressive.

2008 a été aussi un engagement jusqu’au consommateur donc pour incarner ce lien, c’est la naissance d’une marque qui porte la sincérité de ses engagements, la Nouvelle Agriculture et puis de façon à réussir ces deux enjeux importants, l’utilisation du digital pour accélérer ces transformations et les permettre, éviter de ressaisir les informations plusieurs fois. On a besoin de ces informations pour piloter les cultures et pouvoir emporter l’ensemble de ces informations jusqu’au consommateur. Pour vous illustrer ce propos, juste une image. Ici vous avez l’ensemble des parcelles des adhérents avec lesquels nous travaillons qui sont géo-positionnées et sur lequel aujourd’hui nous n’avons plus de contrats de traçabilité en papier ni de conseils ou d’information de vente sous forme papier. En 2020, Terrena s’est re-interrogée sur son projet et donc s’est projetée à 2030 et donc l’agriculture pour Terrena en 2030, c’est une agriculture à impacts positifs. Nous avons défini 5 pactes : un pacte vers nos adhérents, un pacte vers les salariés, un pacte vers les territoires dans lesquels nous sommes, un pacte économique pour la pérennité de l’entreprise et un pacte société. On va juste regarder ce dernier pacte sur lequel nous avons défini cinq axes principaux : baisser les gaz à effet de serre, s’adapter au changement climatique, améliorer le bien-être animal, baisser les intrants notamment phytos, antibiotiques … et développer les protéines locales plutôt que le soja et les autres protéines d’import.

Sur chacun de ces axes, nous allons définir des objectifs précis et progressif d’ici à 2030 et pour y arriver nous avons également tout un travail sur le digital de façon à permettre le développement de solutions à moindre coût sur la partie relations agriculteurs et de pouvoir emporter cette sincérité de façon forte jusqu’au consommateur.

Pour vous illustrer et pour terminer, j’ai pris juste une filière que nous utilisons presque tous les jours avec une baguette et donc sur ce blé Nouvelle Agriculture et cette baguette Nouvelle Agriculture, qu’est-ce que nous avons fait ? Assez rapidement, nous avons défini en amont le choix de variétés qui soient bonnes d’un point de vue qualitatif mais qui permettent d’être moins sensible à l’ensemble des maladies que nous rencontrons. L’agriculteur va donc les semer donc il y a un pilotage de la date des semis et un accompagnement sur tout l’itinéraire de façon précise pour mettre la bonne dose au bon moment et au bon endroit notamment en azote, en fongicide, en insecticide. Une fois que la parcelle est récoltée, elle va dans des silos dédiés qui ont été nettoyés et qui subissent une conservation sans insecticide de stockage donc avec une ventilation soignée qui peut aller jusqu’à une ventilation froide avec des groupes froids qui sont installés. Cet allotement va donc jusqu’au meunier, qu’il a des lots bien identifiés, qui va faire son travail attentif de meunier pour générer donc une farine qui servira à une baguette dans le prix reste bien sûr accessible. Il y a une question derrière tout ça d’accessibilité, de qualité et bien sûr et de traçage. On a développé une petite application monagriculteur.coop qui permet de remonter sur l’ensemble des maillons de la filière le meunier, le stockage, l’agriculteur et en amont les différents intrants qui ont servi à la production de cette baguette.

Cette approche, nous l’avons sur l’ensemble de nos filières alors on ne l’a pas fait en un jour et progressivement l’ensemble des filières se développe, pour une agriculture bien sûr, elle aussi la plus valorisée et plus valorisante pour chacun des maillons de la filière.

Sylvie Borzakian, EICSI – Nous voyons effectivement que de lourdes responsabilités pèsent sur le monde de l’agriculture, c’est vous qui nourrissez la planète et il vous faut répondre à de multiples enjeux, écologiques, économiques, sociétaux et technologiques. On voit qu’on a besoin d’énormément de technologie, de digital pour pouvoir répondre à tous ces enjeux et on n’a pas toujours de l’autre côté cette vision de l’agriculture et c’est bien de pouvoir le partager. C’est vraiment très intéressant pour nous et nous continuerons l’échange en fin de table ronde. Nous allons accueillir à présent Guillaume Dherissard, qui est directeur général des Fermes de Figeac et Didier Christin qui est délégué général de Sol et Civilisation, ils vont former un binôme et nous parler de ce qu’ils font dans leur région.

Guillaume Dherissard, directeur général des Fermes de Figeac et Didier Christin, délégué général de Sol et Civilisation – Nous sommes très heureux de partager avec vous comment nous envisageons les trajectoires d’innovation en particulier dans cette situation post-covid mais qui a des racines plus profondes sur les trajectoires d’innovation, en agriculture, en alimentation et dans le monde rural. Nous avons choisi de faire cette intervention à deux voix parce que d’abord Sol et Civilisation et les Fermes de Figeac cheminent depuis 30 ans maintenant sur justement ces trajectoires d’innovation et puis parce que nous pensons que les solutions à cette crise ou à ces enjeux se jouent tout à la fois et de façon concomitante dans des démarches de territoire et dans des démarches plus nationales pour bien les aborder dans leur globalité.

Didier Christin Sol et Civilisation

Didier Christin Sol et Civilisation

Didier Christin, Sol et Civilisation – Dans un premier temps au nom de Sol et Civilisation, je ferai un cadrage un peu général sur ces questions de transition agricole, alimentaire et rurale et puis ensuite Guillaume dira plus spécialement comment à l’échelle d’un territoire et d’une coopérative, ces questions-là, ces innovations-là, sont pensées et mises en œuvre et les richesses que cela permet de créer.

Sol et Civilisation a été créée il y a une trentaine d’années en 1991 par des responsables agricoles, des personnes qui avaient des responsabilités dans le monde agricole, alimentaire, rural et qui sentaient que dans un monde qui devenait de plus en plus urbain, les questions justement agricoles et alimentaires allaient se poser de façon de plus en plus complexes et qu’il allait falloir pouvoir pour le monde agricole et rural se relier à tous les acteurs de la société qui étaient de plus en plus divers et multiples et je dirais d’autant plus que l’agriculture, l’alimentation, la ruralité ont au cœur de leurs activités mais aussi de leur identité, le fait de travailler avec ce qu’on appelle maintenant des biens communs naturels comme le sol, la biodiversité, l’eau et puis maintenant la qualité de l’air ou de l’atmosphère et c’est bien que tout à chacun considère aujourd’hui que leur devenir est l’affaire de tous. A Sol et Civilisation, nous essayons d’accompagner ses réflexions là et de comprendre, faciliter, anticiper les transformations agricoles et alimentaires dans ce monde en mutation.

Donc pour cela, nos responsables ont souhaité créer un lieu avec comme fil directeur, l’idée de faciliter, de comprendre et de faire émerger de nouvelles formes de collaboration au cœur des activités reliant les êtres humains, leur projet et leur milieu de vie. C’est ce qui guide nos actions et nos réflexions depuis plus de 30 ans puisque ce lieu se veut tout à la fois être un lieu de réflexion et d’action.

Quelques mots maintenant sur la façon dont on aborde cette crise Covid. Nous avons regardé pour la filière céréalière française au moment de la crise et du premier confinement environ 80 articles grand public et analysé des grands enjeux alors d’un point de vue stratégique (ça n’a pas de valeur scientifique) les grands enjeux qui se jouaient autour de cette crise et je vais en ressortir trois éléments-clés :

  • premièrement, c’est que, dans la plupart des articles, il est ressorti que d’une crise sanitaire très vite, tout le monde a considéré qu’il s’agissait d’une crise systémique, c’est à dire, qu’il mettait en jeu tout un tas de dimensions, certes les enjeux de santé mais des enjeux alimentaires, des enjeux économiques, des enjeux de démocratie, la place de la science et qu’à l’image de toutes les grandes crises actuelles aujourd’hui, ces crises-là, il faut les regarder de façon systémique.
  • le deuxième grand enjeu qui en était ressorti, c’est qu’on a beaucoup parlé, à l’heure de la distanciation sociale, des questions d’interdépendance, des dépendances, des liens qui pouvaient à la fois être vus comme une très grande vulnérabilité pour nos sociétés, la dépendance à tout un tas de produits qu’on ne fabriquaient plus, ou qu’on risquait de ne plus avoir dans nos placards au moment de la crise mais aussi une grande opportunité au sens où cette crise a mis en avant tous les enjeux qui existent autour de la capacité à être acteurs de ces liens, savoir les piloter pour bien prendre en compte les questions stratégiques.
  • troisième point qui ressortait, c’était que l’agriculture, l’alimentation et le rural, dans ce contexte-là, apparaissaient plus comme des facteurs de réassurance et de confiance que de vulnérabilité. Si on regarde une étude qui a été commandée par les Familles Rurales sur les territoires ruraux – Perception et Réalité de vie – ils avaient demandé à l’Ifop de poser un certain nombre de questions en 2018 et ils avaient fait la même chose en 2020 au moment de la crise, juste à la fin du premier confinement, on voit dans ces données que pour 72 % des personnes interrogées, c’était +29 points sur la question du renouveau du monde rural, qui les jugeaient dynamique + 16 points et moderne +12 points à tel point même que dans ce sondage, l’idée que le monde urbain apparaît plutôt en déclin pour 58 % des gens par rapport à 49 % des gens pour le rural donc on voit bien que dans cette crise systémique actuelle, le rural, l’agriculture l’alimentation apparaissent comme des éléments qui permettent de relever les défis auxquels nous sommes confrontés.

Quels sont ces défis ? Il s’agit à la fois d’améliorer la qualité du vivant des produits agricoles, de l’air, de l’eau … mais qu’il y a aussi tous les liens à prendre en compte, qui ont été révélés plus spécialement à travers cette crise, les gens, les liens au vivant que nous avons tous, le lien à soi-même et puis le lien aux autres, c’est à dire, comment on refait société autour de ces questions agricoles, alimentaires et rurales. Il y a une énorme opportunité, un champ d’action aujourd’hui qui a déjà été travaillé par des organisations agricoles et alimentaires et passons la parole à un opérateur comme Guillaume Dherissard, des Fermes de Figeac, pour voir comment, dans leur territoire, ils créent de la richesse à partir de ce type d’innovation.

Guillaume Dherissard Fermes de Figeac

Guillaume Dherissard Fermes de Figeac

Guillaume Dherissard, Fermes de Figeac – Les Fermes de Figeac sont une coopérative agricole qui a une quarantaine d’années d’existence, qui comme son nom l’indique, est dans la région de Figeac. Nous sommes dans l’est du Lot sur 80 000 hectares, c’est à-peu-près 15 % du département, dans la région du Quercy. C’est un bassin de vie de 45 000 habitants, les agriculteurs représentent encore 7 % de la population active et c’est un territoire globalement de prairies, 38 000 hectares de prairies, 37 000 hectares de forêt et 5 000 hectares de terres cultivées, des céréales essentiellement. Nous sommes une coopérative d’éleveurs, environ 650 exploitations. Les trois quarts de la production départementale du lait se font donc sur notre zone (66 millions de litres de lait) et il y a approximativement 25 000 vaches allaitantes.

Alors notre raison d’être : l’idée de cette coopérative a été d’activer, depuis son origine, un certain nombre de liens pour créer de la valeur et elle a écrit, il y a quelques temps déjà, sa vision en changeant de paradigme. L’idée, ce n’est pas simplement de produire ou de proposer des produits agricoles mais c’est bien d’être gestionnaire du vivant aujourd’hui pour la société. Pour ce faire, l’idée de base, c’est évidemment de cultiver au maximum un certain nombre de liens avec ces parties prenantes agricoles et non agricoles.

Alors, quelques cas concrets de cette innovation en marche. Il y a une trentaine d’années, cette coopérative, c’était cinq magasins alimentaires de proximité et puis les dépôts agricoles et une aide technique auprès des agriculteurs. Et puis on a retravaillé un petit peu tout ça et on s’est donné trois défis pour l’avenir :

  • d’abord être acteur d’une alimentation locale de qualité pour tous, c’est la question alimentaire évidemment qui est centrale,
  • la deuxième c’est d’essayer de mettre en avant et en valeur l’ensemble des ressources liées au vivant sur ce territoire et puis enfin,
  • c’est dans cette période clé de la transition énergétique, de faire des agriculteurs des acteurs positifs des énergies renouvelables.

Alors quelques exemples : si nous parlons d’alimentation, l’idée est à travers de nos magasins de faire des espaces de rencontres et de relations de confiance avec le consommateur. Nous avons lancé un label qui s’appelle la Viande des Eleveurs du Pays de Figeac qui permet de proposer dans nos magasins évidemment la viande de nos éleveurs et puis, petit à petit, nous avons développé cette notion en créant une charte autour des produits que nous vendons dans nos magasins, l’idée étant d’avoir développé des circuits courts, plus ou moins étroits par rapport à notre territoire. La viande vient du Pays de Figeac, le vin vient de Cahors, le sel vient de Guérande et le café vient du commerce équitable. Et puis, progressivement, nous avons souhaité autour de ces questions alimentaires créer d’autres vecteurs de développement. Nous avons aujourd’hui un restaurant et nous travaillons avec le Grand Figeac, la collectivité locale, pour développer de nouvelles productions et notamment avec la Vinadie, une SCIC qui s’est créée il y a quelques temps, nous relançons la vigne autour du Grand Figeac.

Sur la valeur des ressources, la moitié du territoire est en forêt et il semblait aux agriculteurs important de s’investir sur ces nouvelles filières et donc nous avons repris une scierie et, avec la même logique, développé des circuits courts autour du bois. Et nous avons, là encore, créé une marque, Made in Aynac, puisque la scierie est dans un petit village qui s’appelle Aynac, où nous valorisons le bois local et puis dans le même sens nous développons un certain nombre de partenariats avec des entreprises locales notamment le laboratoire, Nutergia, laboratoire parapharmaceutique, pour développer de nouvelles productions et notamment autour des plantes aromatiques et médicinales. Et puis enfin, nous essayons de travailler avec un autre outil qui s’appelle Empreintes, le développement de la bio-économie sur ce territoire.

Il nous semblait très important que les agriculteurs soient des acteurs des énergies renouvelables. Alors pour ce faire, là encore, nous avons cultiver les liens. D’abord, nous avons créé un certain nombre de structures-outil qui permettent de créer des collectifs agricoles autour de l’énergie. Nous sommes partis sur la question du solaire. Aujourd’hui, plus de 80 hectares de toit sont équipés en panneaux photovoltaïques et développons toujours le photovoltaïque sur la zone et puis plus progressivement, nous avons essayé de lancer des projets de méthanisation en circuit court. L’idée est d’avoir des méthanisations où l’apport est total depuis les exploitations et le digestat est lent, étendues sur les exploitations dans un rayon de moins de 5 km. De la même manière, nous avons développé une autre boutique, Figeac ENR, qui consiste à mobiliser l’épargne locale en faisant du crowdfunding et donc les citoyens pour développer du solaire.

Si je résume je pourrais dire que, finalement, nous avons une rosace, une rose des vents autour de notre innovation qui tourne autour de 4 angles.

D’abord, l’idée c’est qu’effectivement l’innovation vient de la rencontre des hommes et des idées et de liens positifs qui permettent de passer de la réflexion à l’action. Pour ce faire, nous avons voulu développer une gouvernance inclusive. Notre coopérative agricole, au sens propre du terme, s’est augmentée et nous avons désormais trois collèges – le collège des agriculteurs, bien sûr, le collège des salariés mais également le collège des parties prenantes, c’est donc une coopérative augmentée qui nous permet aujourd’hui de discuter et dans l’action de poser une stratégie à plusieurs. Nous avons également toujours l’idée d’accompagner des collectifs de projets, dans la diversification à l’école, sur l’énergie, sur l’alimentation et donc nous sommes quelque part des facilitateurs de l’action ensemble. Nous souhaitons être un territoire d’accueil pour la recherche, pour la recherche appliquée, pour la transition agro-écologique et nous cherchons à développer une plateforme d’agro-écologie en Occitanie avec un certain nombre d’instituts de recherche appliquée et des acteurs startup notamment qui nous amènent leurs nouveaux process.

Et puis enfin, il nous semble que la coopération de demain, c’est aussi l’inter-coopération, c’est à dire, la coopération entre notre structure mais également d’autres partenaires économiques voire des collectifs citoyens et nous développons un certain nombre d’outils ou de partenariats, nous permettant d’agir à dessein sur des projets structurants. Je vous ai parlé de Nutergia tout à l’heure mais nous avons d’autres pistes évidemment notamment en local avec d’autres entreprises.

L’agriculture est aujourd’hui confrontée à un certain nombre de défis comme la société. Elle a évidemment son rôle à jouer dans les défis du monde post-Covid et il nous semble que la liaison entre le territoire, la coopération des agriculteurs est source de nouvelles valeurs ajoutées.

En synthèse et en conclusion, je dirais que le monde agricole s’il arrive à se relier positivement à ces parties prenantes, est source d’innovation pour demain et pour reprendre Schopenhauer « Innover, ce n’est pas voir ce qu’on ne voit pas, c’est voir ensemble ce que tout le monde voit »

Rachel Kolbe Invivo

Rachel Kolbe Invivo

Rachel Kolbe-Semhoun , directrice RSE du Groupe InVivo – Comment innovons-nous pour une agriculture écologique, plus valorisée et plus valorisante ? Deux mots sur InVivo. Union de 192 coopératives agricoles françaises, nous avons aussi quatre grands métiers dans notre groupe : agriculture, distribution, « viti vini » et Grains Overseas qui est un commerce de grains. Nous avons un écosystème qui nous permet d’aller du début jusqu’à la fin de toute la chaîne de valeur et c’est ce qui nous donne notre force pour pouvoir toujours faire interagir ceux qui ont des besoins aux différents maillons de la chaîne de valeur.

Alors comment innovons-nous pour une agriculture écologique plus valorisée et plus valorisante ? Tout d’abord, nous avons décidé de devenir une société à mission l’automne dernier et notre raison d’être est de favoriser la transition agricole et alimentaire vers un agro-système résilient et nous allons le faire grâce à des solutions et produits innovants et responsables, en ligne avec les principes d’une culture régénératrice aux bénéfices des agriculteurs et des consommateurs. Cela nous amène avec une nouvelle stratégie 2030 by InVivo de mettre la RSE et l’innovation au cœur de toutes nos opérations et impulser la transition agricole et alimentaire à impact positif avec et pour nos parties prenantes. En termes d’impact positif, nous allons chercher l’impact qui va avoir les trois dimensions de la RSE, l’économique, l’environnemental et le social et on va voir comment nos solutions permettent d’avoir une agriculture qui va aider à réduire les intrants, régénérer les sols, restaurer la biodiversité, contribuer à la neutralité CO2 et diversifier les revenus des agriculteurs.

Nous allons toujours travailler dans cette optique de triple performance pour qu’on arrive à avoir un impact positif et conduire une agriculture positive. Une agriculture positive qui va aider à nourrir une population grandissante avec un régime sain. On va aider à relever des défis environnementaux et créer plus de valeur pour plus d’acteurs. Comment ?

  • Déjà en termes de nourrir une population grandissante, il faut qu’on arrive à avoir des outils et des innovations qui permettent de continuer à produire en grande quantité tout en ayant moins d’impacts négatifs, plus d’impacts positifs et plus d’impact sur la qualité des productions. L’agriculture de précision portée par notre offre be Api est un exemple de comment on arrive à déterminer qu’est-ce qu’il faut mettre comme intrant, à quel moment, en quelle quantité sur une seule et même parcelle. Ça va permettre de réduire les intrants ce qui est déjà gagnant en termes d’économies pour l’agriculteur et ça va aider surtout en productivité. Bioline Agrosciences est un deuxième exemple où nous innovons beaucoup en bio-contrôle, bio-solutions, bio-stimulants. On va travailler avec la nature pour fortifier la productivité des plantes. aladin.farm, c’est un autre exemple qui utilise le digital pour s’assurer que les agriculteurs aient accès à ce type de solutions quand ils en ont besoin. Smag, c’est notre filiale digitale « smart agriculture » avec laquelle on va aider non seulement à apporter des aides à la décision mais aussi à mieux tracer les productions ce qui est primordial à la fois pour la bonne valorisation des récoltes et pour l’information aux consommateurs. Bien sûr, il y a la production des plus petits fermiers comme les jardiniers et nous avons toute une gamme qui va accompagner leur capacité de produire plus et mieux pour eux-mêmes.
  • Ce deuxième impact positif de l’agriculture positive, c’est comment on arrive à relever les défis environnementaux. Bien sûr, la science nous aide à voir comment on s’adapte aux changements climatiques avec certains types d’hybrides qui vont être plus résilients face à certains stress tels que le stress hydrique mais on va aussi voir comment on utilise des bio-stimulants pour passer outre des problématiques anciennes qu’on réglait avec le tout chimique ou bien les interactions entre certaines cultures notamment l’intégration des légumineuses dans les rotations de cultures pour arriver à avoir un écosystème qui est plus résilient et plus producteur. Une deuxième façon de relever ces défis, c’est avec l’high tech et nous avons notre opération InVivo Quest qui existe depuis quatre ans, où chaque année, nous allons dans différentes régions du monde pour déterminer et découvrir quelles sont les nouveautés en technologie pour l’agriculture et comment ça peut nous aider dans notre quête de résilience. Biome Maker est un exemple, Telaqua, apitech, biomede, greenback que des solutions à chaque fois qui vont travailler sur la fertilité des sols, la régénération du microbiome, la capacité de réduire le besoin en eau, la biodiversité. Toutes ces solutions sont une combinatoire qui permet de s’assurer que l’agriculture est aussi en train d’apporter des services environnementaux. D’ailleurs cette technologie nous aide beaucoup notamment pour mesurer et se rendre compte à quel point l’agriculture est en train d’apporter ses services mais à côté de ça c’est aussi les modes culturelles où on arrive à innover et là vous avez l’exemple de Château Maris qui est un vignoble en biodynamie (*), qui va utiliser les principes d’agriculture régénératrice qui vont finalement aidé à régénérer les différentes ressources naturelles « en valorisé et sans valorisé (NDLR ?) ».
  • Troisième impact positif, il y a le fait de pouvoir créer plus de valeur pour plus d’acteurs. Donc, on a des programmes comme agriprogress, une plateforme qui va permettre la traçabilité pour restituer les données aux différentes parties prenantes tout au long de la chaîne de valeur au bon niveau pour que tout le monde se rendent compte de comment cette démarche de progrès est en train d’avancer et les bénéfices de ces progrès. Un certain nombre de labels nous permettent aussi de mieux valoriser les productions. On travaille avec de nombreux acteurs dans notre secteur pour arriver aussi à se mettre d’accord sur quelle est la vision commune et quelles sont les étapes pour pouvoir y arriver comme avec l’agriculture régénératrice et op2b. On travaille sur des productions bas carbone avec le Label Bas Carbone ou notre équipe Agrosolutions est très impliquée avec le but de pouvoir aider les agriculteurs à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, améliorer ou augmenter leurs capacités de séquestrer (le CO2) pour monétiser derrière ce grand service de contribution au changement climatique. Nous travaillons également sur la synergie entre l’agriculture et la création d’énergie. Il y a l’exemple de Cultiv. On va utiliser l’économie circulaire pour pouvoir prendre les « coproduits » et en faire des produits importants vegan, bon pour tous, ou la méthanisation où on voit aussi des systèmes qui se mettent en place qui sont très vertueux.

Et enfin je vous laisse avec juste un dernier mot. Arriver à avoir une agriculture positive, c’est forcément l’affaire de tous nos collaborateurs. Avec Colab, ils sont impliqués à chaque étape, nos agriculteurs sont impliqués avec FermesLeader entre autres à chaque étape, le club 2030 sur la co-construction avec nos coopératives et l’Atelier de consommateurs et citoyens, c’est une façon de aussi croiser avec les attentes des consommateurs. Tous ces programmes nous permettent d’avancer vers un progrès à triple performance, qui vaut pour tous avec un impact positif durable.

Marc Giget et Sylvie Borzakian EICSI

Marc Giget et Sylvie Borzakian EICSI

Conclusion de Marc Giget, EICSI – Dans leur panel de ce matin, les étudiants nous ont présenté la vaste enquête de la Conférence des Grandes écoles sur les domaines dans lesquels les jeunes générations actuelles voulaient travailler. Ils montraient la hiérarchie des secteurs : l’environnement, l’énergie, l’humanitaire, l’aéronautique, l’automobile … Dans la demi-douzaine de secteurs privilégiés, il n’y avait pas l’agroalimentaire. Mais si on regarde les anciens élèves, ce qui ont eu leurs diplômes il y a trois / quatre ans, on voit monter l’agroalimentaire en quatrième position devant l’aéronautique et l’automobile alors qu’ils veulent à 80 % travailler dans l’environnement. Il y a un petit déficit de connaissances en fait des entreprises du monde agricole où ils ont une vision uniquement de la ferme isolée, ils entendent parler que les gens ne veulent pas quitter le glyphosate. Nous avons beaucoup voyagé et les coopératives françaises sont un modèle au niveau mondial. C’est une référence, il y a des gens qui veulent développer les mêmes types de choses en Inde ou en Afrique. Elles sont grandes et puissantes, font beaucoup de recherche et développement, sont très préoccupées de l’avenir de l’agriculture dans tous ces domaines. Il y a probablement un déficit de communication et d’image notamment vers la génération montante en dehors du pur réseau agro/véto. Derrière les coopératives, peu de gens savent qu’il y a des dizaines de milliers d’agriculteurs, des dizaines d’autres coopératives. Le cas de Rachel est exemplaire, qui vient de nous parler. Vous avez entendu un petit accent américain, une américaine pure souche de New-York et formée à l’Université de New York, qui voulait absolument travailler dans l’international dans le développement et qui s’épanouit dans une coopérative basée en France, dont le but est de nourrir le monde, en développant la coopération et le développement durable. Il faudrait plus communiquer sur la connexion entre tout cet attrait pour l’environnement, le développement durable et le rôle de ces superbes structures que sont les coopératives.

La séance a été complétée par une session de questions / réponses avec les participants que vous pouvez retrouver en ligne. (2:26:20).

A suivre.

Pierre Métivier
@pierremetivier

Notes

  • * La transcription est basée sur celle proposée par YouTube, corrigée et légèrement éditée pour faciliter la lecture.
  • ** Citée par l’intervenante, la biodynamie est une technique de production agricole « magique » très controversée à juste titre et sans aucune base scientifique. Wikipedia

Pour aller plus loin

  • Le replay de cette cession

« Pérennité, innovation et résilience des entreprises », le nouveau livre de Marc Giget et Véronique Hillen

Pérennité des entreprises, le livre de Marc Giget et Véronique Hillen

Pérennité des entreprises, le livre de Marc Giget et Véronique Hillen

« Dans l’hyper simplification des débats actuels sur l’innovation, il est constamment fait allusion à l’opposition entre un ancien monde qui serait porteur d’inertie et de tradition et un nouveau monde acteurs de transformations radicales » Le premier paragraphe de l’introduction de Marc Giget est le point de départ très clair de ce livre. L’innovation ne viendrait-elle que des GAFAMs, des plateformes comme Uber ou airBnB, des startups ou d’entreprises phares comme Tesla ? C’est l’impression que l’on ressent à la lecture  de nombreux médias généralistes ou spécialisés dans l’innovation ou le numérique. A contre courant de la pensée en vigueur dans la startup nation, Véronique Hillen et Marc Giget, montrent dans ce livre « Comment les entreprises historiques dominent l’innovation dans le monde » et surtout «quelles leçons en tirer ? »

Le sujet est abordé avec deux approches différentes et complémentaires – celle d’une étude économique et stratégique internationale poussée sur le lien entre durée de vie des entreprises et leurs capacités d’innovation partout dans le monde, et celle d’une analyse plus qualitative, basée sur des entretiens de grands dirigeants d’entreprises leaders  sur leurs marchés respectifs.

Une des raisons mises en avant de cette impression de jeunesse conquérante et vecteur unique de l’innovation est le manque de connaissances de l’histoire réelle des entreprises.

Généalogie Airbus (c) Wikipedia

Genealogie Airbus (c) Wikipedia

Par exemple, Airbus est né officiellement en 1970 mais ses racines remontent à la fin de XIXème siècle. L’arbre généalogique d’Airbus est impressionnant. ll en est de même pour LVMH (23 ans officiellement, 286 ans en réalité),  Eiffage (20/136), LCL (15/157), Kering (7/229) ou LafargeHolcim (5/187) pour ne citer que ces exemples.

Les auteurs démontent avec clarté quatre mythes liant l’âge des entreprises et leurs capacité à innover :

  • L’âge moyen des entreprises serait faible, en baisse continue alors qu’il progresse.
  • La disruption (il faudrait dire la rupture) est importante mais elle n’est pas destructive.
  • La notion d’opposition entre tradition et innovation. alors que l’innovation d’hier est la tradition d’aujourd’hui.
  • La startup est un état permanent et le vecteur privilégié de l’innovation.

Nombres d’idées reçues volent en éclat. A travers un voyage à la fois dans l’espace et dans temps, de nombreuses entreprises sont redécouvertes, au Japon, aux Etats-Unis ou en Europe, des entreprises plus que millénaires pour certaines, des groupes industriels tri-centenaires qui continuent à innover, et dont  l’histoire fascine à travers les siècles.

En parcourant le livre, on découvre que douze entreprises japonaises ont plus de 1000 ans, on revisite la Belle-Epoque, l’âge d’or des entreprises en France, où la nation était leader mondial dans les domaines de l’automobile et de l’aviation et dont les entreprises ont innové dans de nombreux domaines (applications de l’électricité, les réseaux urbains, les constructions métalliques, le froid industriel, la radioactivité, la photographie et le cinéma, le luxe, le commerce, la santé …).  On se promène parmi les entreprises allemandes du Mittelstand et on (re)découvre la puissance et la résilience des entreprises familiales, qu’on oublie trop souvent, loin des capitalisations boursières, critère peu représentatif de l’impact réel des entreprises.

On y trouve des comparaisons dont les résultats surprennent, entre Tesla et Volkswagen, ou Amazon et Walmart en terme de CA, de bénéfices, d’innovations et d’emplois créés. De nouveau, tout ne se résume pas à la capitalisation boursière.  On y parle Economie Sociale et Solidaire, de sa création à la Belle-Epoque à nos jours, transition digitale, IA (et la domination des entreprises traditionnelles dans le domaine en nombre de brevets), vision à long terme, renouvellement entrepreneurial, prudence financière …

Un tableau résume les grands facteurs de pérennité et de résilience des entreprises historiques et leurs éléments constitutifs les plus fréquemment rencontrés.  Ce constant ne se traduit pas par une formule magique qu’il suffirait d’appliquer mais un constat revenant régulièrement de l’étude et des entretiens avec les dirigeants de grands groupes.

Facteurs de pérennité des entreprises (c) Marc Giget

Facteurs de pérennité des entreprises (c) Marc Giget

Le livre n’oppose pas startups et entreprises numériques aux entreprises les plus anciennes mais il s’agit de reconnaitre que ces dernières ont largement prouvé  leur capacité de résilience, traversant guerres et crises, et étant toujours présentes dans le palmarès des entreprises les plus innovantes du XXIème siècle.

Les 21 entretiens avec de grands dirigeants (ARaymond, ATOS, Brinks, Coca Cola, Deloitte, Fives, FM Global, Sougland, Galeries Lafayette, Harley Davidson, MAIF, Plaza Athénée, Groupe Pochet, Potel et Chabot, Spie, SteelCase, Saint Gobain, Tarkett, Valeo, Verralia, Veolia) sont des illustrations vivantes des observations de la première partie du livre, où l’on retrouve l’importance des valeurs du vécu, un socle commun, une fierté basée sur le passé, mais au service de l’entreprise d’aujourd’hui et aux regards (et à la stratégie) tournés vers le futur.

Un livre riche d’idées et foisonnant d’exemples à mettre entre toutes les mains des cadres, entrepreneurs, startuppers, dirigeants, qui font face à la crise de la Covid-19, pour les aider à franchir cette période difficile et à construire l’entreprise de demain. A retrouver dans le réseau FNAC et toutes les bonnes librairies.

A suivre … littéralement.

Pierre Métivier
@pierremetivier

Note – L’auteur de cette fiche de lecture a modestement contribué au livre en étudiant l’âge réel et l’activité des entreprises des CAC 40, SBF 120 et S&P 500, éléments qui ont contribué à montrer que nombreuses entreprises sont beaucoup plus anciennes que généralement admis.