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Intelligence artificielle et création artistique, des éléments de réponse dans un livre de SF de 1966

IA et Création artistique

IA et Création artistique

L’intelligence artificielle se rapproche-t-elle de l’intelligence humaine ? Sujet récurrent depuis que la notion d’IA existe. Les victoires des ordinateurs sur les meilleurs joueurs d’échecs et désormais de go sont analysées de la sorte. L’âge de la singularité est proche : bientôt les ordinateurs seront plus intelligents que nous, proclament les prophètes comme Ray Kurzwell.

Plus récemment, c’est dans le domaine de l’art et en particulier de l’image que l’IA semble faire des progrès. Une IA s’est vu remettre un prix dans un concours d’art aux Etats Unis pour un tableau nommé « Théâtre d’Opéra Spatial » au grand dam des artistes présents.  Des logiciels comme Dall-E 2, Stability AI ou MidJourney permettent de créer des images en les décrivant simplement en langage naturel. L’image primée est impressionnante mais est-ce vraiment de l’art ?

Le temps d’un souffle je m’attarde, Roger Zelazny

Pour apporter quelques éléments au débat, nous allons faire appel à un grand écrivain de science-fiction, Roger Zelazny, qui a écrit en 1966 une nouvelle étonnante, Le temps d’un souffle, je m’attarde (For a breath, I tarry), nouvelle republiée récemment dont un extrait se trouve dans le dossier du Monde Diplomatique consacré à la Science Fiction (références en bas du billet).

La nouvelle se passe sur une terre où les humains ont disparu. Seuls, des ordinateurs, créés par l’homme, continuent à gérer la planète, automatiquement. Un de ces ordinateurs, Gel, ayant du temps libre, essaie de comprendre qui était l’homme alors qu’il ne reste plus que quelques artefacts. Il dialogue avec un autre ordinateur, Mordel, qui l’aide à amasser des connaissances sur le sujet. Gel veut « devenir » un homme. Arrêtons-nous là sur le synopsis. Le lien vers le sujet du jour est que, Gel, notre ordinateur, décide de créer des œuvres d’art, toujours dans sa quête de devenir humain. Et les dialogues de Roger Zelazny sont étonnamment en phase avec les questionnements IA et création artistique. Gel commence commence par la sculpture en copiant une œuvre existante, puis il réalise une copie dans un matériel différent toujours à la recherche, d’émotions, de sensations qui le rapprocheraient de l’homme. Il les montre à Mordel.

– Qu’est ce que l’art, je l’ignore, mais je sais ce qu’il n’est pas. Je sais que ce n’est pas la réplique exacte d’un objet en un autre matériau.
– C’est pourquoi, sans doute, je n’ai rien ressenti.

Ensuite Gel se met à la peinture, ajoute des éléments liés au hasard. Il présente à nouveau un tableau plus sophistiqué.

– Les artistes humains ne se donnaient jamais pour but de créer des œuvres d’art en tant que telles, mais plutôt de représenter au moyen de leur technique certains aspects des choses et de leurs fonctions qu’ils jugeaient significatifs.
– Significatives? En quel sens du mot?
– Dans le seul sens possible en l’occurrence : significatives par rapport à la condition humaine et dignes d’être mises en relief.
– De quelle manière?
– Manifestement, d’une manière que seul peut connaitre un être ayant l’expérience de la condition humaine.
– Ta logique doit présenter une faille, Mordel, et je la décèlerai.
– Quand tu voudras.
– Si ta prémisse majeure est correcte, dit Gel au bout d’un moment, alors je ne comprends pas l’art.
– Elle doit être correcte car elle est conforme à l’opinion des artistes humains. Dis-moi, as-tu ressenti quelque chose pendant que tu peignais ou une fois l’œuvre terminée?
– Non.
-C’était pour toi la même chose que de concevoir une nouvelle machine, n’est-ce pas? Un pur assemblage d’éléments donnés en schéma économique propre à réaliser une fonction voulue par toi.
– Oui.
– L’art, tel que j’en comprends la théorie, ne procédait pas ainsi. L’artiste ignorait souvent bien des aspects, bien des effets que devait contenir le produit fini. Tu es une des créations logiques de l’Homme; l’art ne l’était pas.
– Je ne puis comprendre la non-logique.
– Je t’ai dit que l’Homme était fondamentalement incompréhensible.
– Va-t-en, Mordel. Ta présence me dérange dans mon travail de tri des données.

Ce dialogue étonnant, entre 2 IAs, a été écrit il y a plus de 55 ans. Dans sa quête, Gel créée des œuvres probablement techniquement parfaites, mais sans aucune des émotions humaines, sans le ressenti « non-logique »  des artistes, tout comme les AI d’aujourd’hui Dalle-E, Stability AI ou MidJourney.

En 2020, dans le cadre des Mardis de l’Innovation, Marc Giget avait déjà abordé le sujet dans une session consacrée à la « Technologie, Intelligence Artificielle et Création artistique » Session toujours accessible sur le site YouTube des Mardis de l’Innovation.

Et sur une infographie de référence ci-dessous, Marc avait listé de nombreux traits caractéristiques de l’esprit humain non abordées par les IA. Dans la production d’œuvres de Gel et de nos IA, où sont l’inspiration, les envies, l’esprit, le génie, la sensibilité, le rêve, les désirs … ? La liste est longue des éléments qui nous séparent des IAs.

Quelques éléments uniques de l'intelligence créative (c) Marc Giget

Quelques éléments uniques de l’intelligence créative (c) Marc Giget

Le jour de la singularité est encore loin ! En attendant, vous avez largement le temps de lire cette poétique et magnifique nouvelle de Roger Zelazny.

A suivre.

@PierreMetivier

(*) La science fiction est une source inépuisable au sujet des conséquences positives et négatives de l’IA et de leurs versions « incarnées » les robots. Nous ne citerons que 2001 l’Odyssée de l’Espace et Carl / HAL, la même année que le livre de Roger Zelazny.

Pour aller plus loin

Sur l’IA dans ce blog

La science-fiction au service de l’innovation de Défense

Red Team – Ces guerres qui nous attendent (c) Red Team

Le collectif Red Team vient de publier « Ces guerres qui nous attendent » qui se présente (4ème de couv) comme un « polar d’anticipation géopolitique« .

Un site web accompagne le livre et le travail de l’équipe et nous en dit plus sur l’initiative Red team, « décidée à l’été 2019 par l’Agence de l’innovation de Défense (AID) avec l’Etat-major des armées (EMA), la Direction générale de l’armement (DGA) et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) dans le cadre du Document d’orientation de l’innovation de Défense.

La mission de la Red Team se veut ambitieuse : composée d’auteur(e)s et de scénaristes de science-fiction travaillant étroitement avec des experts scientifiques et militaires, elle a pour but d’imaginer les menaces pouvant directement mettre en danger la France et ses intérêts. Elle doit notamment permettre d’anticiper les aspects technologiques, économiques, sociétaux et environnementaux de l’avenir qui pourraient engendrer des potentiels de conflictualités à horizon 2030 – 2060. » (Extrait du site RedTeam)

Odyssey-HAL-470 (c) Wikipedia Commons

La science fiction est une source inépuisable d’idées pour l’innovation, et ceci dans tous les domaines. Le médiatique métavers a été clairement décrit en 1992 par Neal Stephenson dans son livre Snowcrash (Le samouraï virtuel) et d’autres idées du même type proviennent du mouvement cyber punk (en particulier William Gibson et son Neuromancer qui a inspiré Matrix). La maintenance prédictive, tout comme les tablettes type iPad, sont décrites dans 2001 l’Odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke dès 1965 pour ne citer que ces simples exemples.

Pour tous les innovateurs, Technovelgy est un site encyclopédique présentant de très nombreuses innovations proposées par les écrivains de SF et également celles qui ont depuis réalisés. Attention, il est facile de s’y perdre. « It’s a trap« . Autre site passionnant, The Encyclopedia of Science Fiction.

Ce qui ne veut pas dire bien sûr que tout ce qui est décrit dans la SF se réalisera, cette dernière ayant tendance à s’affranchir des lois de la physique (tels que la gravité et la vitesse de la lumière).

Pour revenir au sujet de ce billet de lecture, il n’y a donc pas de raison que le monde de la Défense y échappe, bien au contraire. Les conflits, guerre et batailles sont légions dans la SF, la saga la plus populaire s’appelle Star Wars et Dune (sortie récemment en version cinématographique) nous illustrent d’autres conflits imaginaires.

Les 4 scenarii présentés dans le livre partent d’événements, de situations relativement proches de notre réalité. Un premier scénario commence à Kourou. Dans d’autres histoires, les lieux sont plus ou moins imaginaires. On retrouve des pirates, des réfugiés, des affrontements asymétriques, une omni-présence des technologies numériques et cyber, des essaims de drones, la data, les GAFAMs, les réseaux sociaux, les fake news, l’IA, la réalité virtuelle, le traçage par « puce », de l’impression 3D, de l’IOT (capteurs et effecteurs), du cloud (hyper) sans oublier, bien sûr, la fragilité de l’humain, que ce soit en tant que maillon faible d’une organisation ou victime des conflits.

Plus récits sans héros que polars ou romans, ces 4 histoires nous entrainent dans un monde qui semble proche de celui qui nous entoure, de part, peut-être, l’abondance de technologies connues, même si devenues hyper. Il est indiqué que certains des scénariis ont été réservés aux militaires ce qui est compréhensible, mais qui, peut-être, limite la portée imaginaire du livre. Pour les afficionados de la SF, certains récits feront plus penser à des études commandées à des spécialistes de la Défense plutôt qu’à des créations provenant d’écrivains de SF. Il manque un grain de folie qui fait partie des charmes de la SF et bien sûr il manque des héros. Les technologies et la réalité ont pris naturellement le pas sur la fiction. La lecture du livre n’en est pas moins passionnante pour toute personne intéressée par les évolutions de la Défense.

Soldat du futur (c) Mardis Innovation

Pour compléter la lecture, nous vous conseillons les replays de deux séries de conférences de 2017 sur le soldat du futur et la cyber-sécurité aux Mardis de l’innovation. Vous trouverez quelques liens ci-dessous, en particulier la présentation d’Emmanuel Chiva, l’actuel Directeur de l’Agence de l’Innovation de Défense, au Ministère des Armées et donc commanditaire des travaux de la Red team. La boucle est bouclée.

A suivre.

@pierremetivier

Pour aller plus loin

Science fiction et innovation sur ce blog

Aux Mardis de l’Innovation

  • Innovation & cyber défense  Vice-Amiral Arnaud Coustillière, Etat-major des armées
  • Le soldat du futur. Emmanuel CHIVA, Président de la commission R&T – Innovation, GICAT
  • Le soldat du futur. Michel Goya, Expert en stratégie et innovation militaire, et historien
  • Le soldat du futur. Jean-Baptiste Colas, Conseiller militaire, innovation et transition digitale, DGA – Direction Générale de l’Armement.

Innovation et science fiction

« Pérennité, innovation et résilience des entreprises », le nouveau livre de Marc Giget et Véronique Hillen

Pérennité des entreprises, le livre de Marc Giget et Véronique Hillen

Pérennité des entreprises, le livre de Marc Giget et Véronique Hillen

« Dans l’hyper simplification des débats actuels sur l’innovation, il est constamment fait allusion à l’opposition entre un ancien monde qui serait porteur d’inertie et de tradition et un nouveau monde acteurs de transformations radicales » Le premier paragraphe de l’introduction de Marc Giget est le point de départ très clair de ce livre. L’innovation ne viendrait-elle que des GAFAMs, des plateformes comme Uber ou airBnB, des startups ou d’entreprises phares comme Tesla ? C’est l’impression que l’on ressent à la lecture  de nombreux médias généralistes ou spécialisés dans l’innovation ou le numérique. A contre courant de la pensée en vigueur dans la startup nation, Véronique Hillen et Marc Giget, montrent dans ce livre « Comment les entreprises historiques dominent l’innovation dans le monde » et surtout «quelles leçons en tirer ? »

Le sujet est abordé avec deux approches différentes et complémentaires – celle d’une étude économique et stratégique internationale poussée sur le lien entre durée de vie des entreprises et leurs capacités d’innovation partout dans le monde, et celle d’une analyse plus qualitative, basée sur des entretiens de grands dirigeants d’entreprises leaders  sur leurs marchés respectifs.

Une des raisons mises en avant de cette impression de jeunesse conquérante et vecteur unique de l’innovation est le manque de connaissances de l’histoire réelle des entreprises.

Généalogie Airbus (c) Wikipedia

Genealogie Airbus (c) Wikipedia

Par exemple, Airbus est né officiellement en 1970 mais ses racines remontent à la fin de XIXème siècle. L’arbre généalogique d’Airbus est impressionnant. ll en est de même pour LVMH (23 ans officiellement, 286 ans en réalité),  Eiffage (20/136), LCL (15/157), Kering (7/229) ou LafargeHolcim (5/187) pour ne citer que ces exemples.

Les auteurs démontent avec clarté quatre mythes liant l’âge des entreprises et leurs capacité à innover :

  • L’âge moyen des entreprises serait faible, en baisse continue alors qu’il progresse.
  • La disruption (il faudrait dire la rupture) est importante mais elle n’est pas destructive.
  • La notion d’opposition entre tradition et innovation. alors que l’innovation d’hier est la tradition d’aujourd’hui.
  • La startup est un état permanent et le vecteur privilégié de l’innovation.

Nombres d’idées reçues volent en éclat. A travers un voyage à la fois dans l’espace et dans temps, de nombreuses entreprises sont redécouvertes, au Japon, aux Etats-Unis ou en Europe, des entreprises plus que millénaires pour certaines, des groupes industriels tri-centenaires qui continuent à innover, et dont  l’histoire fascine à travers les siècles.

En parcourant le livre, on découvre que douze entreprises japonaises ont plus de 1000 ans, on revisite la Belle-Epoque, l’âge d’or des entreprises en France, où la nation était leader mondial dans les domaines de l’automobile et de l’aviation et dont les entreprises ont innové dans de nombreux domaines (applications de l’électricité, les réseaux urbains, les constructions métalliques, le froid industriel, la radioactivité, la photographie et le cinéma, le luxe, le commerce, la santé …).  On se promène parmi les entreprises allemandes du Mittelstand et on (re)découvre la puissance et la résilience des entreprises familiales, qu’on oublie trop souvent, loin des capitalisations boursières, critère peu représentatif de l’impact réel des entreprises.

On y trouve des comparaisons dont les résultats surprennent, entre Tesla et Volkswagen, ou Amazon et Walmart en terme de CA, de bénéfices, d’innovations et d’emplois créés. De nouveau, tout ne se résume pas à la capitalisation boursière.  On y parle Economie Sociale et Solidaire, de sa création à la Belle-Epoque à nos jours, transition digitale, IA (et la domination des entreprises traditionnelles dans le domaine en nombre de brevets), vision à long terme, renouvellement entrepreneurial, prudence financière …

Un tableau résume les grands facteurs de pérennité et de résilience des entreprises historiques et leurs éléments constitutifs les plus fréquemment rencontrés.  Ce constant ne se traduit pas par une formule magique qu’il suffirait d’appliquer mais un constat revenant régulièrement de l’étude et des entretiens avec les dirigeants de grands groupes.

Facteurs de pérennité des entreprises (c) Marc Giget

Facteurs de pérennité des entreprises (c) Marc Giget

Le livre n’oppose pas startups et entreprises numériques aux entreprises les plus anciennes mais il s’agit de reconnaitre que ces dernières ont largement prouvé  leur capacité de résilience, traversant guerres et crises, et étant toujours présentes dans le palmarès des entreprises les plus innovantes du XXIème siècle.

Les 21 entretiens avec de grands dirigeants (ARaymond, ATOS, Brinks, Coca Cola, Deloitte, Fives, FM Global, Sougland, Galeries Lafayette, Harley Davidson, MAIF, Plaza Athénée, Groupe Pochet, Potel et Chabot, Spie, SteelCase, Saint Gobain, Tarkett, Valeo, Verralia, Veolia) sont des illustrations vivantes des observations de la première partie du livre, où l’on retrouve l’importance des valeurs du vécu, un socle commun, une fierté basée sur le passé, mais au service de l’entreprise d’aujourd’hui et aux regards (et à la stratégie) tournés vers le futur.

Un livre riche d’idées et foisonnant d’exemples à mettre entre toutes les mains des cadres, entrepreneurs, startuppers, dirigeants, qui font face à la crise de la Covid-19, pour les aider à franchir cette période difficile et à construire l’entreprise de demain. A retrouver dans le réseau FNAC et toutes les bonnes librairies.

A suivre … littéralement.

Pierre Métivier
@pierremetivier

Note – L’auteur de cette fiche de lecture a modestement contribué au livre en étudiant l’âge réel et l’activité des entreprises des CAC 40, SBF 120 et S&P 500, éléments qui ont contribué à montrer que nombreuses entreprises sont beaucoup plus anciennes que généralement admis.