Innovation et technologies numériques, ou l’éternel retour et le gai savoir

octobre 27, 2016
Portrait de Nietzsche (c) Seb Jarnot pour Philosophie magazine

Portrait de Nietzsche (c) Seb Jarnot pour Philosophie magazine

Ce qui va suivre n’est pas un billet autour des idées de Nietzsche. C’est une simple citation d’un concept et d’un livre pour illustrer des sujets plus prosaïques de notre monde numérique.

Et d’abord, l’éternel retour utilisé dans son sens premier. De très nombreuses produits ou services technologiques, allant changer notre vie, sont présentés à longueur de média. Pourtant, pour beaucoup d’entre eux, ils existent depuis « longtemps », lancés sous d’autres noms, avec plus ou moins de réussite. Ils disparaissent et reviennent, toujours plus révolutionnaires mais sans toujours plus de succès. Nous allons passer en revue très brièvement quelques-uns de ces produits et technologie sans ordre particulier.

Villa Arpel - Mon oncle de Jacques Tati

Villa Arpel – Mon oncle de Jacques Tati

La smart home ou maison connectée. C’est une nouvelle version de la domotique, elle-même basée sur les automatismes de portail ou de volets. Cette domotique a longtemps végétée, la faute au manque d’installateurs passionnés, à l’absence d’interopérabilité, à la pléthore de standards, aux prix conséquents, à un manque d’usage réel, résultant d’une clientèle réduite. Jacques Tati s’en moquait gentiment dans « Mon Oncle » en 1958, il y a près de 60 ans. La smart home est le retour de la domotique, cette fois connectée, avec les acteurs des GAFA, comme Google (Nest), Apple (Home/Homekit), Amazon (Alexa) ayant rejoint ce marché. Malgré les progrès indéniables, (presque) tous les freins cités précédemment existent toujours si on veut automatiser sa maison.

Les wearables ou bracelets connectés mesurent de nombreuses caractéristiques de votre course ou votre randonnée à vélo. Ils existent depuis des années, chez Garmin par exemple. Les cyclosportifs et les cyclotouristes ont pour beaucoup des montres GPS ou des ordinateurs de bord qui mesurent toutes sortes de données y compris fréquence de pédalage ou le rythme cardiaque. Rien de nouveau sous le soleil de la Vallée de Chevreuse ou des pentes du Mont Ventoux.

Albert Ducrocq - L'ère des robots - 1953

Albert Ducrocq – L’ère des robots – 1953

La robotique, autre sujet mythique, est encore plus ancien. Des automates de Vaucansson à Nao et Pepper, il y a eu beaucoup de projets annoncés, de livres, de films, générant de nombreux fantasmes.

En 1953, il y a plus de 60 ans, Albert Ducrocq a écrit « L’ère des robots ». Il y parlait déjà de révolution industrielle, de capteurs, de traitement de l’information ou d’imagination artificielle.

Les robots industriels (ou la mécatronique) sont clairement un domaine avancé et ils équipent de nombreuses usines, mais qui, parmi vous, chers lecteurs, possède un robot chez lui (hors éventuellement) un bot aspirateur ?

Neil Graham - Artificial intelligence - 1979

Neil Graham – Artificial intelligence – 1979

L’intelligence artificielle date des années 50 (John Mc Carthy / Marvin Minsky) et on la retrouve sous différents noms et variantes comme les réseaux neuronaux, les systèmes experts et plus récemment le machine learning ou deep learning. L’idée est de « programmer l’intelligence » des machines grâce à des algorithmes.

La progression de ces algorithmes est indéniable mais elle est aussi (surtout?) permise par l’augmentation de la puissance de calcul, de capacités de stockage et de la disponibilité des données.

Les données, justement, plus ou moins big et open, ont toujours existé, stocké sur des tablettes d’argile ou des papyrus. Au Moyen-Age, le cloud (*) était au Mont Saint Michel. Ces données se sont développées avec l’imprimerie, plus récemment stockés dans des bases de données relationnelles. Le terme big data a presque 20 ans (1997).  Et les applications réelles sont encore rares, si beaucoup d’acteurs rêvent d’en faire plus.

MOS Commodore Kim computer kit - 1975

MOS Commodore Kim computer kit – 1975

Autour des makers, les kits de type Arduino ou Raspberry Pi ressemblent à s’y méprendre au kits électroniques que l’on pouvait acheter dans les magasins d’électronique il y a des dizaines d’années. Nous y avons consacré un article. Et il y avait déjà des cartes avec processeurs, comme le Kim chez MOS / Commodore, dans les années 70, pour les plus aventureux des hobbyistes de l’époque (parents des makers d’aujourd’hui) qui souhaitaient disposer d’un ordinateur en kit, programmable en assembleur.

  • Pour aller plus loin – C’est l’histoire d’un make ou plus exactement un test de Keyduino, un kit Arduino et NFC
Le vidéotéléphone 1948

Le vidéotéléphone 1948

La vidéo-conférence a été le sujet d’un des tous premiers articles de ce blog il y a 6 ans. Les premiers prototypes  de vidéo conférence datent d’avant la deuxième guerre mondiale, et cette technologie n’a pas trouvé son marché (hors un peu de télé-conférence professionnelle). Elle a été remplacée par les ICQ, AIM et autres MSN Messengers eux-même remplacés par Skype, puis Periscope, Whatsapp avant la prochaine fournée.

Et l’internet des objets ? Le terme a été inventé par Kevin Ashton au siècle dernier (1999) alors qu’il travaillait sur la RFID au Auto-ID center. Avant cela, en 1982, un distributeur de boisson avait été déjà connecté à l’université Carnegie Mellon. Le M2M ou MachineToMachine, l’informatique ubiquitaire, d’autres noms pour un même concept de connexion des objets.

Et on aurait pu ajouter la voiture autonome, la virtualisation, les imprimantes 3D … la liste est longue (et ce billet aussi, trop).

« Tout cela pour en arriver où, vieux bougon ? » me demande un lecteur (dont je tairai le nom mais qui a raison de poser la question. NDLR).

Il faut continuer de rêver et d’imaginer tout en sachant garder raison, en prenant du recul au delà des buzzwords, sur toutes les annonces des prochaines révolutions technologiques, sur les startups qui vont tout changer aujourd’hui ou demain matin.

Ceci dit, il y a des évolutions. Et même si il y en a toujours eu, elles semblent s’accélérer.

  • D’abord, les technologies et l’infrastructure évoluent. La disponibilité de nouveaux nombreux capteurs, de mobiles, de cartes de développement plus petites, économiques et puissantes, d’une connectivité abondante et variée, nous incite à penser que certains produits et services, qui ont échoués par le passé peuvent devenir de vraies innovations. Entre un flop et un succès, il y a parfois 10 ou 20 ans. Par exemple, 17 ans séparent deux tablettes d’Apple – le Newton (flop) et l’iPad (succès). N’oublions pas non plus le monde open que l’on peut rapprocher du gai savoir, permettant à des millions de créateurs, de développeurs d’imaginer et partager leur travail et leur connaissances et donc amplifier le mouvement.
  • Ensuite, il y a heureusement quelques concepts réellement nouveaux, qui ont émergés récemment, comme la blockchain ou les ordinateurs quantiques dont les applications et les usages restent bien sûr à être imaginés et conçus.

Dans tous les cas, la question reste la même – trouver des usages à toutes ces technologies. Sans usages, point d’innovation. Tant que cela reste sur le papier des magazines ou entre des balises HTML, mais pas dans les habitudes des consommateurs ou dans les infrastructures qui font tourner notre monde, toutes ces belles idées resteront de beaux exercices de style. Une innovation ne se décrète pas, elle se constate comme nous le répétons régulièrement.

Pour en revenir à Nietszche, en plus du concept d’éternel retour (des idées technologiques), le gai savoir est une métaphore qui rapproche tous ceux qui, non seulement voient dans les applications permises par la technologie numérique (mais pas que) une manière d’améliorer la vie de chacun mais y contribuent et partagent leur travail, créant ainsi des innovations citoyennes de plus en plus nombreuses.

Pour terminer avec notre philosophe, rappelons aussi ses mots prophétiques, extraits des Fragments posthumes, semblant annoncer l’arrivée de l’internet et des réseaux sociaux il y a plus de 115 ans. « Grâce à la liberté des communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées ». Etonnant, non ?

A suivre

@pierremetivier

(*) Aujourd’hui, le cloud, c’est l’ordinateur de quelqu’un d’autre, excellente définition de Tristan Nitot.

Pour aller plus loin


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